Ce qui frappe d’emblée, c’est l’esthétique de l’ensemble. Le film est d’une beauté formelle à couper le souffle et, au-delà des thèmes tortueux qu’il aborde et qui feront sa notoriété, il dégage une classe incroyable. Couleurs chatoyantes, travellings tout en douceur, choix des décors, angles de caméra, tout concourt à ce que chaque scène soit une composition picturale de premier plan. Ce Vertigo est ainsi, d’abord, une œuvre visuelle superbe qui vise le beau et qui sans cesse l’atteint. Avec ses couleurs particulièrement vives et profondes dans des ensembles plutôt monochromes, il crée rapidement un contexte onirique qui épouse parfaitement le propos du film. Accompagné de la douce et lancinante partition de Bernard Hermann, le film déploie un rythme volontairement alangui qui installe une atmosphère unique. L’enquête que mène « Scottie » peut dès lors happer le spectateur, comme son personnage principal, dans le nébuleux et le mystérieux. Au bout de ce voyage étrange, qu’on entreprend au volant d’une voiture qui ne cesse de tourner en rond dans les rues de San Francisco, le vertige nous saisit. Au cœur de ce sentiment que quelque chose nous échappe, la figure de Kim Novak, autant objet de fascination que passeport pour l’enfer. Une véritable figure de femme fatale héritée du film noir mais une figure plus moderne et plus torturée, qui incarne le mystère que le spectateur veut percer.
Vertigo, c’est donc une valse ou un ballet où les couleurs éclatantes jaillissent, où les tissus crissent sur les peaux, où la musique envoûte ses danseurs en même temps qu’elle les conduit à leur perte. Cette image du ballet, c’est une impression persistante de classe qui habite cette étrange aventure qui, on le comprend très vite, va nous conduire sur un chemin tortueux et inhabituel. Avec ce film, en effet, Alfred Hitchcock semble ouvrir une nouvelle porte, totalement révolutionnaire pour son époque. On y retrouve les prémisses du cinéma de David Lynch, les frémissements de celui de Brian de Palma (bien sûr), ou encore l’ébauche de celui de Dario Argento, et de bien d’autres. Vertigo est, en ce sens, un film matriciel qui crée une grammaire cinématographique nouvelle qui influencera tout un tas de cinéastes à venir. L’ensemble est d’une telle richesse qu’il est vite impossible d’épuiser tous les thèmes abordés aussi bien sur la forme que sur le fond.
Et comment ne pas voir dans la seconde partie du film une mise en abyme du cinéaste lui-même, s’évertuant sans cesse à modeler les femmes qui peuplent son œuvre pour qu’elles ressemblent à son propre fantasme ? En ce sens, James Stewart semble la figure d’Alfred Hitchcock lui-même, désireux de retrouver l’image de celle qu’il aime dans celle qui vient de rencontrer. Une démarche obsessionnelle qui le conduira forcément au bord de la folie et qui perdra aussi celle qu’il voulait tant retrouver. Car Vertigo, c’est cette histoire qui se répète à la fois d’un moment à l’autre, mais aussi d’un personnage à l’autre. L’obsession de Scottie pour Madeleine n’est pas moins forte que celle qu’éprouve à son égard Judy ou Marjorie qui font tout pour le satisfaire. L’obsession de l’un que ne voit pas l’autre, cette impossible communication de sentiments forts est aussi au cœur de ce film d’une richesse incroyable qui, parfois, sur le plan scénaristique, peut décevoir, mais qui ne peut lasser dans son ensemble tant il est riche et inépuisable. Un classique.