En tant que passionné de Hip-hop, je ne pouvais pas passer à côté du biopic sur NTM, comme cela fût le cas pour N.W.A., Biggie ou 2Pac, à la différence qu’on passe des États-Unis à la France, d’un groupe que j’ai pu découvrir à leurs débuts grâce à Rapline d’Olivier Cachin. NTM est un groupe emblématique du rap français. Le biopic est-il à la hauteur de leur légende?
De 1988 à 1992
Suprêmes raconte les débuts de NTM. De leur première scène jusqu’au Zénith, en passant par les concerts au sein de MJC, des galères, de la relation conflictuelle entre JoeyStarr et son père, d’un groupe d’une trentaine de personnes issu du 93 à un duo qui va marquer de son empreinte l’histoire du rap et de la musique française.
Un choix scénaristique qui avait la possibilité de prendre le temps de présenter les différents protagonistes, de donner le pouls d’une époque, de comprendre l’émergence de cet art et du besoin d’exprimer le malaise d’une génération issue de la banlieue.
La réalisatrice et scénariste Audrey Estrougo, coécrite avec Marcia Romano, sous l'œil attentif de Didier Morville et Bruno Lopes, se contente de dérouler l’histoire “officielle” du groupe NTM. Une histoire déjà évoquée dans le convenu Suprême NTM sous la plume d’Olivier Cachin où le duo se raconte, chacun de leur côté, tels de vieux cons.
Au commencement...
Le film démarre avec JoeyStarr (Théo Christine), sans domicile fixe, arrogant et désinvolte envers Rockin’ Squat (Antoine Gourlier) et Solo (Alassane Diong) du groupe de rap Assassin. Il va les provoquer. Une joute verbale qui va le mener sur scène avec son acolyte Kool Shen (Sandor Funtek) où ils vont enflammer la salle et reléguer Assassin au rang de figurants. Les tagueurs et danseurs se transforment en rappeurs, chacune étant une discipline du hip-hop. Ils restent dans leur art de rue, sans avoir un plan de carrière, ni l’envie d’évoluer dans cette discipline.
Le rapport entre Kool Shen et JoeyStarr est une de ses forces. Elle permet de mettre en lumière celui qui préfère l’ombre. Ce sont deux personnalités différentes. Chacun travaille de son côté, incapables de se supporter sauf sur scène où ils excellent depuis des décennies, tels The Rolling Stones.
JoeyStarr est un électron libre, au contraire de Kool Shen. C’est le feu et la glace, le yin et le yang, l’antillais et le portugais, l’écorché vif et l’idéaliste, bref Didier et Bruno. Ce dernier est la pierre angulaire, celui qui tient le groupe en vie malgré le côté autodestructeur de Didier, qui trouve sa source dans son rapport avec son père (Jean-Louis Loca), de ce besoin de reconnaissance de la part d’une figure paternelle destructrice.
Une figure paternelle déficiente où l’éducation se résume à coups de poings et de ceinturons. Les scènes face à son père sont prenantes. En fait, le film fonctionne dans ses affrontements : Didier face à son père, Didier face à Bruno, Didier face à leur crew, Didier face à… bref, le comportement problématique de Didier, qui sème le chaos autour de lui, est le moteur de l'histoire sans que cela me renverse sur mon fauteuil ou me prenne aux tripes. C’est le problème d’une œuvre qui n’arrive pas à retransmettre l’intensité de leurs rapports (in)humains, ainsi que la puissance qui se dégage de ce duo hors normes lors de leurs prestations scéniques. C’est pourtant une des plus grandes forces de NTM. Ce sont des bêtes de scène. On ne remplit pas des Bercy malgré le temps qui passe et l’absence d’albums depuis 1998, juste par la force de la nostalgie d’un groupe qui a marqué son époque, ainsi que le rap et la musique française.
Oui, mais...
Alors que NTM avance inexorablement vers le succès, des questions se bousculent dans ma tête, preuve que le film ne réussit pas à m’en déconnecter. La première question qui se pose me semble essentielle : comment se sont-ils rencontrés? On nous raconte leurs débuts dans le rap mais pas celle de leur amitié, encore moins d'où provient cet amour de cet art devenu majeur? Dès les premières images, on les voit taguer un métro, puis plus tard JoeyStarr danse à l’anniversaire de son adorable père. On va du tag au rap, en passant par la danse, en un battement de basse.
Le crew est déjà en place avec le concepteur et détonateur DJ S (Vini Vivarelli), ainsi que Lady V. (Chloé Lecerf) et tous les membres du Suprême NTM. Un crew avec ses avantages et ses défauts, faisant office de supporters et de gardes du corps, qui sèment le chaos sur leur passage (tags, crise d'ego, jalousie,...). La colère est omniprésente dans chacun d’eux avec ce besoin de l’exprimer d’une manière ou d’une autre. Le rap est un exutoire, sauf que cela ne concerne que Kool Shen et JoeyStarr, les autres membres restent dans l’ombre, cherchant un moyen d’exister au risque de mettre en péril le crew.
Les origines du rap français
Les origines de NTM sont aussi celles du rap français. Je ne vais pas me lancer dans un cours d’histoire en citant Lionel D. (Paix à son âme), Dee Nasty ou Sydney avec l’émission culte H.I.P. H.O.P., entre autres. Ce sont les débuts, les frémissements d’un art qui n’est pas censé s’imposer sur le long terme, comme le fera remarquer un directeur artistique d’une maison de disques.
Comme le rap, NTM n’avait pas vocation à durer. JoeyStarr voulait juste démontrer à Assassin qu'ils étaient meilleurs qu’eux. La preuve étant faite, passons à autre chose. Heureusement, Kool Shen sent qu’ils ont un “truc”. Il va le pousser dans ses retranchements pour faire ressortir le meilleur de lui-même.
En prenant le temps de se poser sur la discographie du groupe, on peut constater que JoeyStarr est comme Hannibal Lecter dans Le Silence des Agneaux. On a l’impression qu’il est omniprésent, alors que c’est Kool Shen qui est principalement au micro. On voit ce dernier écrire dans le calme de sa chambre, s’inspirant des faits de société comme ce fût le cas pour leur premier morceau officiel “Le monde de demain”, alors que JoeyStarr débarque avec un brouillon, sans rythme, à côté de la plaque, avant que son partenaire le mette en confiance.
Le film se concentre sur NTM comme si le rap se résume à ce groupe. On croise Assassin. On entend parler d’IAM sur leur manière de travailler avec des centaines de textes avant d’entrer en studio, alors que le duo se contente d’une dizaine de titres. On fait aussi référence à MC Solaar qui est le “gentil”, alors que NTM sont les “méchants”. NTM se résume à l’attitude de JoeyStarr. Ils sont seuls contre tous, même face à leurs anciens camarades du quartier.
Enfin bref…
Suprêmes est un biopic trop confortable pour un groupe aussi sulfureux avec des titres puissants comme Le monde de demain, J’appuie sur la gâchette, Qu’est-ce qu’on attend, etc... et un JoeyStarr alternant les performances scéniques, les pages des faits divers et les provocations sur les plateaux de télévision face à des journalistes ou politiciens voulant les stigmatiser ou enfermer dans une cas(g)e pour se rassurer.
Après le livre puis le film, on va avoir droit à la série Arte Le Monde de Demain sur l’apparition du rap en France et NTM avec Anthony Bajon et Melvin Boomer dans les rôles de Kool Shen et JoeyStarr. C’est alléchant, à voir si ce format va mieux rendre hommage au rap français et à un de ces groupes emblématiques. A suivre…