Dans le contexte d'un Japon où les Toyoko Kids composent une réelle préoccupation de santé publique, Swallowtail Butterfly se place involontairement en film d'anticipation.
Swallowtail Butterfly dresse le portrait d'un Tokyo desaffecté submergé de violence, où ses personnages sont en proie à une misère humaine extrême ; tissée d'immigration, de prostituées et d'orphelins, cette couche sociale a affluée en masse vers la mégapole, alors en plein boom économique ; un lumpenprolétariat que les japonais nomment "Yentown". Shunji Iwai prend le temps d'installer une atmosphère lugubre en usant de nombreux cuts de caméra, parfois pénibles à suivre mais nécessaires, afin de plonger le spectateur dans cet univers dystopique cyberpunk où chacun se construit une identité sur la base des ruines d'un monde en plein essor, et pourtant au bord de l'implosion. Pour ces marginaux, un tatouage devient un marqueur identitaire, une gravure et une marque de résistance face au vide abyssal de l'oubli auquel ils sont promis. S'entame un long parcours de négociation vers une troisième culture, celle des immigrés de deuxième génération qui se tiennent dans l'interstice entre la vie et la mort, le Japon, la Chine et les Amériques : ni tout à fait enracinés, mais toujours déracinés par une un réel bétonné par la mort.
Cette identité métisse rapiécée, faite des lambeaux de la débrouille et de tout ce qui pourrait servir d'ancrage identitaire rentre en résonance avec une réalisation volontairement décousue et brute ; au milieu de cet univers instable se dégage la quête d'un refuge et d'un moment répit, thème traité magistralement par Shunji Iwai (on notera également que le thème du refuge est le dénominateur commun entre Picnic et Swallowtail Butterfly). La scène sociale est disséquée avec une brutalité douce-amère, au moyen d'une caméra onirique qui n'est pas sans rappeler le travail esthétique de Wong Kar Wai, et se pare d'un symbolisme dépassant l'image, enchâssé dans une critique sociale sensible et avant-gardiste.
Swallowtail Butterfly approche avec respect ses personnages aux multiples facettes, évoluant dans un dédale câblé de violence, le tout sans prétention voyeuriste et avec une dimension anti-carcérale unique rarement traitée à l'écran ; il faudra néanmoins s'accrocher avant de pleinement apprécier la captation de ce souvenir d'allure rétrofuturiste.
Une pépite cachée du cinéma indépendant. 8/10