La lourdeur traditionnellement attribuée à la lecture des contes tient essentiellement de la répétition d'un même motif dans un univers clos et stéréotypé aux variantes infinies. L'apparition du cinéma présentait de fait l'occasion, à travers le medium unique du montage, de véritablement relier visuellement les histoire baroques à l'aide de ses outils favoris, ceux des contrastes, des miroirs, du faux et d'illusions. Proposer une unité baroque, voilà le défi moderne. Il ne s'agit plus de reconstituer une histoire mais bien de contribuer au style de son auteur et de parachever son oeuvre. L'idée d'ajouter une pierre, superficielle, évidemment, à l'édifice n'est pas étrangère au Baroque. Il est étrange que l'Italien Garrone décidât de se croire en mesure d'accomplir une telle tâche. Un conte choque et engage à la fois le coeur et l'esprit du lecteur afin d'imposer sa marque et d'étabir sa morale. Or, la distance traditionnelle des cinéastes naturalistes, auxquels s'inscrit évidemment Garrone, envers leurs personnages empêche l'identification et l'empathie du spectateur. De là réside le paradoxe du film, visible, sensible : le sentiment d'épique est minimalisé, tout comme le sont les combats, les actions et les décors. La beauté du fantastique se limite à quelques décors et plans d'inspiration pastorale: le combat du monstre marin se fera essentiellement en prise de vue subjective confuse, l'ogre sera joué par un grand acteur, les transformations des personnages se feront en simple effets volets. Princes, reines et rois n'étincelleront pas dans la salle de cinéma. Tout est contenu dans la représentation de l'abondance, du choc et du fantastique. On retrouve la patte de Peter Suschitzky à la photographie, connu pour ses multiples collaborations avec Cronenberg, lorsque la puce difforme surgit du lit, comme le font les bêtes du célèbre cinéaste. Là aussi, l'effet voulu est de dévoiler une corporalité monstrueuse au sein d'un univers réaliste, mais ce parti pris artistique se fait au détriment de la magie inhérente au conte. La réconcilliation de deux genres aussi différents surprend, mais aucun mauvais goût ne s'en dégage. Le film aura le mérite d'imposer un style unique, voire de lancer une mode ?
La véritable modernité du film est moins celle d'une vision artistique fondamentalement originale que celle imposée par le spectateur américain et des relectures féministes (tradition qui perdure depuis Ever After, à la fin des années 90, jusqu'au Cendrillon de Branagh): dans l'histoire de l'ogre, la princesse ne peut être sauvée par des hommes, il faut donc qu'elle se sauve elle-même. Mais cette réécriture échoue puisqu'elle se termine par un nécessaire retour au père, au besoin patriarchal, à l'aveu du sexe faible. On change difficilement des contes sexistes par essence en histoires progressistes. Pareillement, la réadaptation de La Vieille Ecorchée a une résonance particulière dans le monde hollywoodien botoxé, et au-delà dans la vente d'une jeunesse éternelle dans les produits de beauté. Mais encore faut-il que les soeurs apprennent la morale (ce qu'elles ne font pas, au contraire) et que l'intention du réalisateur ne fasse pas trop écho à Death Becomes Her, de Zemeckis.
Avec de telles similarités dans le fond (Zemeckis et les lecteurs de Joseph Campbell du Nouvel Hollywood) et la forme (la photographie de Cronenberg), Tale of Tales reste classique et peu surprenant, malgré la pub que le film reçoit. Il vaut certainement le détour, mais son style fondamentalement contrarié en rebutera plus d'un, moi inclus.