Tardes de soledad
7.6
Tardes de soledad

Documentaire de Albert Serra (2024)

Oui, la corrida est d’un autre temps. Oui, c’est un spectacle barbare qui ne devrait, tout simplement, plus être. Et Tardes de soledad, à aucun moment, ne choisira de s’immiscer dans ce débat-là, dans les polémiques et les jugements. «Mon film n’ignore évidemment pas ce contexte, mais je ne fais pas du cinéma pour prendre parti. Je filme une arène, une coutume qui existent sans moi, depuis longtemps, et sur lesquelles je ne peux prétendre à aucun pouvoir», a expliqué Albert Serra. Serra filme donc une arène et ses corridas, mais les filme comme on ne les a jamais vues, pour peu d’ailleurs que l’on en ait déjà vues, et que l’on en ait vues autrement qu’ici, et pour peu aussi que l’on ait envie d’en voir. Serra filme au plus près de la brutalité et du sang, de ces corps-à-corps saisissants, âpres, entre le matador et le taureau où la mort n'est que la seule issue possible.

Et il faut le voir, Andrès Roca Rey, ce matador superstar qui a accepté de se laisser filmer par Serra, se faire percuter et piétiner par un taureau, puis, chancelant, le pantalon déchiré et le visage à moitié en sang, repartir seul à l’assaut de la bête sous les vivats. Certes, l’animal est blessé, affaibli, épuisé (âmes sensibles s’abstenir, car rien ne nous est épargné des souffrances et de l’agonie des taureaux qui se succèdent à l’écran, tout comme les souffrances des chevaux des picadors), mais encore vivace, animé d’un instinct de survie primaire, et il faut pouvoir lui porter l’estocade pour contenter la foule (et son ego). C’est que le spectacle, ici, la bravoure, la réputation et l’honneur, sont plus importants que la vie. «La vie ne pèse rien», crie l’un des toréros de Roca Rey lorsque celui-ci est blessé, laissant comprendre qu’il faut, dans l’arène et face au taureau, accepter son destin et l’éphémère de la vie. En transcender l’essence.

C’est aussi cela que montre Serra. L’ambiance un rien mystique dans laquelle baigne ces hommes-là (il faut entendre l’équipe de toréros de Roca Rey, impassible, lui parler comme s’il était un Dieu…), dans ce monde violent fait de codes, de rituels (par exemple les scènes d’habillage et de déshabillage, magnifiques) et de prières incessantes. Ce monde où la bestialité la plus crue côtoie, sans cesse, la foi, le raffinement des costumes, la beauté des mouvements et des gestes. Et cette grâce du monstrueux une sorte de précieux ridicule. De vanité indécrottable. De masculinité exacerbée dans les attitudes et les paroles (on se congratule et on se motive en parlant souvent, très souvent, de ses «grosses couilles»).

Serra excelle à saisir tout cela sur un rythme voulu hyper répétitif que l’on pourra, légitimement, trouver un rien ennuyeux à la longue, et il eût été intéressant, pourquoi pas, de voir davantage Roca Rey dans son intimité, au repos, interrogeant sa solitude face au taureau, sa concentration, exprimant ses doutes sans forcément les verbaliser. Mais qui, très justement, permet de susciter, à la troisième/quatrième corrida et énième mise à mort, une forme de malaise, de trop-plein, débarrassant alors les scènes de cette espèce de fascination, d’effet de sidération que l’on pouvait ressentir dans les premiers instants malgré notre rejet de la chose (si, bien sûr, on se positionne là, dans ce rejet) et la volonté (la connerie ?) de s’y confronter crânement. La mort du taureau, parée au début des atours, des artifices de l’arène que Serra observe avec acuité, magnifie et met en scène à sa manière (excluant par exemple le public du cadre qui ne sera qu’une clameur, des cris, des invectives parfois), n’est plus à la fin qu’un acte vidé de sens, tragique, se répétant ad nauseam tel un cauchemar. Une sale habitude.

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mymp
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le 28 mars 2025

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