Projet hybride, Tarnation échappe à la codification traditionnelle dans laquelle on a coutume de classer les films. C’est, en quelque sorte, un journal intime vidéo, repris rétrospectivement sous la forme d’un récit autobiographique.
Jonathan Caouette exhume, vers 30 ans, les archives de son enfance pour entreprendre le récit de sa vie et surtout de celle de sa mère. A l’aide de photos, il retrace le parcours de cette dernière, qui subit une thérapie par électrochocs durant son adolescence et se retrouve avec le cerveau partiellement grillé, sous l’emprise des médicaments.
Le réalisateur, obsédé par son image pour ainsi dire depuis son plus jeune âge, a commencé à se filmer à l’âge de 11 ans : les bandes vidéos sont ici montées, parfois commentées par des cartons, et proposent un regard à distance souvent très émouvant : ainsi de cet extrait où l’on voit gamin jouer un rôle par lequel il parvient déjà à exorciser des expériences traumatisantes dans des familles d’accueil.
Le film prend donc la forme d’un vaste collage qui évoque aussi bien la jeunesse destroy du réalisateur que son rapport épisodique et forcément problématique à sa mère, cette grande muette qui, progressivement, semble devenir l’enfant dont il pourrait avoir la charge. On y voit aussi ses grands-parents fragiles et aimants, brisés aussi, mais tentant tant bien que mal de donner à la mesure de leurs moyens.
L’œuvre frappe surtout par son lyrisme : le sens du spectacle, que Caouette présente comme étant inséparable de son identité homosexuelle irrigue toute l’esthétique du film qui multiplie les effets, le traitement des images, les split screen et mélange les clichés intimes avec la culture pop puis underground du jeune homme. La bande sonore, superbe, avec notamment Low, The Magnetic Fields ou Red House Painters épouse parfaitement l’introspection du parcours.
La force de Tarnation réside dans sa capacité à emprunter des montagnes russes émotionnelles : d’un côté, par l’outrance d’un jeune homme fantasque dont l’excentricité est particulièrement cathartique ; de l’autre, par l’accès à une intimité qui joue avec les contours effrayants de l’indicible. La capacité de Caouette à prendre de la distance avec lui-même est assez impressionnante. La neutralité des cartons, qui bien souvent résument de manière assez abrupte les épisodes les plus difficiles de sa vie ou de celle de sa mère sont autant pudiques qu’ils ont l’impact d’une gifle au spectateur. De la même manière, la parole qu’il laisse longuement aux protagonistes se fait toujours sur un fil ténu : lui, enfant ou adolescent rebelle et provocateurs, ses grands-parents souvent paumés, et enfin sa mère sont représentés sans filtre, sans excuses, mais jamais non plus à charge.
En résulte pour le spectateur un sentiment étrange, qu’on n’avait jamais vu ailleurs, face à ce singulier mélange de voyeurisme et d’immersion intime, de show un peu baroque et de chant à vif d’un cœur mis à nu. Exercice d’équilibriste qui aurait pu générer un irritant et criard témoignage nombriliste, et qui génère, au contraire, une œuvre touchante et nécessaire que Caouette aurait pu aussi nommer Le Film de ma mère.
(7.5/10)