Tess, un drame de l’amour, parfaitement léché par un de nos plus grands cinéastes ? Sans doutes, mais regardons plus loin.
Plongeons sous la surface brillante du film pour fouiller son tréfonds. Pour cela, utilisons l’ultime clé que Polanski nous confie : la scène finale et son monument mégalithique, qui vient comme en supplément après la fin apparente du film : l’image d’un soleil aveuglant, cruel et glacé qui s’élève au-dessus du monument. Et sous le vernis de la culture vaniteuse du 18e siècle anglais, au-delà de la mutation industrielle cruelle de son agriculture, le spectateur sensible, sentira remonter en lui une certitude religieuse millénaire, immuable et oubliée : le Dieu Solaire, qui prenait les agriculteurs de Stonehenge sous sa protection en échange de sacrifices sanguinaires, est revenu réclamer son tribut de chair humaine, cinq mille ans après.
Il l’obtient en la personne de Tess, la plus innocente des vierges, qui lui est sacrifiée par la société humaine en gage de sa pérennité. Dieu exigeant et indifférent à la souffrance des hommes, dont seul l’inconscient social a gardé le souvenir. Et c’est cet inconscient collectif qui transcende les gestes de chaque acteur du drame, afin que chacun joue son rôle sacrificiel sans même le savoir.
Ressurgiront alors en nous le souvenir des sacrifices sanglant des anciens Incas, des anciens mythes grecs où les cités vassalisées livraient son lot de vierges à la dévoration du Minotaure. Et la certitude que, au-delà du film aux oscars, la fin de Tess était écrite dans la pierre de Stonehenge, s’imposera.
Enfin, souvenons-nous que quelques années auparavant, Roman Polanski a vécu le terrible épisode la disparition de sa compagne dans un cérémonial caricatural macabre, issu des détraquages de la société américaine, sous les ors de la société hollywoodienne. Episode qui a pu le rappeler à la cruauté des rites anciens.
Un regret : la trop grande renommée du site de Stonehenge. En effet, quel spectateur un peu cultivé, un peu vaniteux (nous tous en somme !) n’aura pas pensé : « Je connais ! C’est Stonehenge ! », au lieu de se laisser transporter par la puissante poésie du lieu ?