Quand j’étais plus jeune, bien plus jeune, un ami d’enfance avait questionné certaines de mes certitudes sur les dynamiques du couple. Par moment, entre 2 partiels, nous refaisions le monde en jouant au tarot. D’origine plus modeste que lui, souvent lors de ces parties, comme une allégorie d’un ascenseur social que je refusais de voir bloqué au rez-de-chaussée, je tentais d’amener le petit au bout. Et tandis que j’échouais la plupart du temps (métaphore un peu trop réaliste malheureusement), je me plaignais, un peu incel je le crains, d’une prétendue appétence du sexe féminin pour les hommes possédant de l’argent. Bien belle excuse pour expliquer mon célibat. Cet ami me partagea alors son point de vue complètement différent. “Bien sûr qu’on peut être amoureux d’une personne pour son argent. C’est parfaitement légitime. Cet argent lui apporte une confiance, un mindset, une attitude qui peuvent être attirants. Et lorsqu’un tel homme fait faillite, il change. Il n’est plus le même sans pouvoir financier, il ne dégage plus la même chose. C’est pareil pour nous. Tu peux tomber amoureux à cause de la beauté d’une femme et de l’énergie qu’elle dégage grâce à cette beauté. Si elle prend 30kg et qu’elle perd ses cheveux ce n’est plus la même personne et c’est logique de ne plus en être épris”. Avant-gardiste, cette vision bien plus genZ que millénale fait fi d’au moins 2 piliers du couple sur 4 ou 5 que sont la résilience et l’engagement. Mais, le mouvement étant la vie, ne vaut il pas mieux être assis sur un tabouret certes instable plutôt que de risquer les escarres dans un fauteuil imperturbable. Le couple comme un CDD renouvelable. Le CDD pour lequel à chaque date anniversaire on fait le point pour savoir si on le reconduit.
C’est un axe de réflexion que m’a inspiré “The best you can”. Lorsque son mari change pour le pire (démence sénile dans ce film), qu’il n’est plus la personne que l’on a aimée, faut il se laisser dépérir aussi ? Lorsque la faiblesse a remplacé la force, lorsque l’esprit affûté a laissé la place à l’hésitation, faut-il partir ? Faut-il rester mais se laisser le droit de vivre une autre histoire ? Il n’y a pas de bonne réponse. Quelle est la part de cœur dans cette décision, quelle est la part de pression judéo-chrétienne, de peur du jugement. Le courage réside-t-il dans le fait de rester ou dans celui de partir. En toute franchise, je serais bien incapable de prendre position. Les deux sont valables mais si on m’y forçait, je dirais que l’un est plus louable que l’autre bien qu’il soit mû surtout par la culpabilité. Parce qu’en réalité, si son conjoint devient juste une personne abjecte, c’est acceptable de le quitter puisqu’il n’est plus la personne que l’on a aimé. Quelle différence avec la maladie si ce n’est la peur du regard des autres, et pire encore, de celui que l’on porte sur soi ?
Etant un grand romantique, il y a autre chose qui a piqué ma curiosité dans ce film. La naissance de l'intérêt amoureux. Alors si celui de la femme mariée est plutot évident, homme mysterieux, fort, compétent, habile, drôle et un poil brisé ; j’ai eu du mal à trouver ce qui plaisait chez l’héroine à cet homme désabusé. D’autant qu’il avait accès à une femme plus jeune. Elle n’est pas spécialement belle ni drôle. Ils ne partagent même pas les mêmes références culturelles et sociales. Et puis à force d’y réfléchir j’ai fini par trouver deux raisons et en tant qu’homme ça m’a attristé pour être franc. La première, triviale, est qu’elle s'intéresse à lui. Tellement rare pour un homme comme lui (j’ai rajouté le comme lui pour faire bonne figure), il est dur de ne pas succomber au fait de se sentir vu. Le aimé être aimé qui se substitue au juste aimer. La deuxième, est une conséquence de l’éducation des jeunes hommes et notre personnage principal n’y déroge pas. Formaté pour s’estimer respectable qu’en étant utile, il développe des sentiments en fournissant de l’aide. Un amour de l’autre induit par l’amour de soi. Une narcissisation by proxy. Une version plus masculine du syndrome de l’infirmière, je le nommerai bien le syndrôme du bricoleur.
Ce syndrome du bricoleur est encore mis en avant mais de façon moins subtile dans la relation que le protagoniste masculin a avec sa fille, signe que cette analyse n’est pas exagérée. On le voit, père absent dans le passé, tenter de réparer les liens avec sa fille, bien conscient que les failles de son éducation ne lui ont pas permis de lui mettre les bonnes cartes entre les mains. Le soutien émotionnel et les solutions logiques sont littéralement moqués et seul semble compter l’acte pratique, tangible. Le rôle du père reste cantonné à l’outil, ne pouvant prouver son amour paternel, à l’instar de l’amour conjugal, que par le service rendu.
Mais une chose est certaine, j’ai bien aimé “The best you can” et je suis content qu’il m’ait fait me remémorer ce souvenir de jeunesse. Il m’a laissé avec cette réflexion douce amère, signe que j’ai été touché : Dans la vie comme au tarot, l’excuse ne se joue pas en fin de partie au risque de tout perdre.