Il y a un fantasme très hollywoodien : celui du tueur repenti qui devient agriculteur. Comme si massacrer des gens pendant vingt ans menait naturellement à une passion pour les poules, les champs de blé et la confiture maison.
Dans La falaise, Ercell « Bloody Mary » Bodden est exactement ce cliché : une ex-pirate sanguinaire reconvertie en fermière modèle aux îles Caïmans. Elle a un mari aimant, un enfant, une belle-sœur, et probablement un compost écologique. Bref, elle a remplacé le rhum et les sabres par les légumes bio.
Évidemment, cela ne pouvait pas durer. Son ancien capitaine, Connor, débarque pour se venger, et le film se transforme en traque classique : les méchants sont cruels, brutaux, sadique deluxe ; les gentils doivent paraître aussi innocents que des chiots sous anxiolytiques, sinon la tension ne fonctionne pas.
On connaît la chanson.
Mais là où le film devient involontairement drôle, c’est dans la gestion de la paranoïa. Bloody Mary n’est pas juste prudente : elle vit comme si la guerre froide n’avait jamais pris fin. Sa maison est un bunker, ses champs sont piégés, elle a des tunnels, des caches, une base secrète dans la forêt et un arsenal capable de renverser un petit État d’Amérique centrale.
Elle élève des tomates… entre deux systèmes de défense automatisés.
On sent le désespoir du film pour rendre crédible l’idée qu’une seule personne puisse éliminer trente hommes armés. Donc elle devient une sorte d’hybride entre ninja, commando et héroïne de jeu vidéo. Elle se déplace comme un fantôme, frappe comme un robot, et survit à des situations où même la gravité semble abandonner son poste.
Mais si l’on met de côté cette gymnastique absurde, le film n’est pas totalement idiot.
Contrairement à beaucoup d’œuvres du genre, il évite le manichéisme complet. Bloody Mary n’est pas présentée comme une sainte. Elle a un passé, du sang sur les mains, et le récit laisse entendre que les cadavres s’accumulent derrière elle. Les personnages ont des motivations cohérentes, et personne n’est entièrement innocent.
C’est probablement ce qui empêche le film d’être une catastrophe.
Le problème, c’est qu’on devine tout.
Qui va mourir.
Qui va survivre.
Qui va se sacrifier.
Qui aura une rédemption.
Dès la première demi-heure, la trajectoire est visible comme un phare dans la nuit. Aucune surprise, aucun personnage marquant, aucun moment qui sort du cadre.
Et c’est là la vraie limite du film : il ne manque pas de compétences, il manque de courage.
Il veut être plus sombre que les films d’aventure classiques, mais sans casser leurs codes. Il veut être plus réaliste, mais sans abandonner les invraisemblances. Il veut être tragique, mais sans prendre de risques narratifs.
Résultat : c’est mieux que beaucoup de divertissements pirates modernes, mais cela reste prisonnier du genre. Pas de souffle épique, pas d’images mémorables, pas de vision.
La falaise n’est ni mauvais, ni marquant.
C’est un film correct, propre, bien emballé… et parfaitement oubliable.