Je me suis lancé dans The Brutalist, vaste fresque de 3h30, à reculons. En m'attendant certes à voir un bon film, mais long et sans enchantement aucun. Bref, il a fallu du courage pour démarrer. Et pourtant, j'ai eu du mal à décrocher tant le récit est riche et prenant, faisant du film l'un des meilleurs de l'année 2024.
Le "brutaliste" est un architecte juif hongrois (Laszlo Toth) qui, rescapé des camps, tente de refaire sa vie aux Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Il faut préciser d'emblée que le personnage est totalement fictif, même si inspiré de plusieurs architectes célèbres de l'après-guerre. La première partie raconte son arrivée son installation à New York puis Philadelphie, entre un cousin assimilé et ambigu d'une part puis un philanthrope chaleureux et menaçant. La deuxième voit la réunion de Laszlo et de sa famille (sa femme et sa nièce) aux Etats-Unis et la réalisation à soubresauts de son grand projet architectural financé par le philanthrope. Avant un épilogue donnant plus d'épaisseur au projet et à l'histoire de l'artiste. Le film est dément à bien des égards. Le récit est parfaitement mené, avec des intrigues claires et des thèmes majeurs comme fils rouges tout au long de l'histoire. En fait, comme le laisse supposer le titre, tout est affaire de violence et de rapport de force : immigré contre natif, pauvre contre riche, art contre argent, juif contre goy, ami contre ennemi. La violence que l'architecte subit, dans les camps en Europe puis l'enchaînement de déceptions et de violences symboliques aux Etats-Unis, va s'exprimer dans toute sa vie entre fureurs de plus en plus aléatoires, architecture de plus en plus brute et addiction à la drogue de plus en plus mortifère pour son entourage et lui. On regrette seulement quelques poncifs inévitables dans des scènes très classiques de colère et de révélations.
La dimension artistique du drame rejoint celle du film. Les performances de tous les acteurs et actrices sont remarquables, notamment celles de Felicity Jones, en épouse toujours amoureuse en fauteuil roulant et au regard malgré tout terrifiant, et d'Adrien Brody qui remporte là son second Oscar. La mise en scène est savamment calculée, entre moments intenses accompagnés d'une caméra erratique (l'arrivée en bateau aux Etats-Unis avec la Statue de la Liberté à l'envers, la scène d'orgie de marbre à Carrare, la révélation du viol) et scènes davantage contemplatives (la recherche du philanthrope dans le gigantesque bâtiment sombre et froid, Adrien Brody le regard perdu dans des étincelles de soudure à la tombée de la nuit en contre-plongée). C'est en cela que le film rejoint l'épilogue et le manifeste de l'architecte : l'expression anglaise "hardcore of beauty" venue de l'architecture reflète bien l'idée que la beauté peut venir de la brutalité. Un déchaînement de violences en tout sens, et une oeuvre magistrale.