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Aux récents Golden Globes 2025, «The Brutalist» a été l’un des films les plus primés et on reparlera forcément du film de Brady Corbet lors de la prochaine course aux Oscars. Le film raconte l’histoire d’un survivant de l’Holocauste, László Tóth, un ancien architecte, qui débarque aux Etats-Unis pour tenter de reconstruire sa vie après des traumatismes inimaginables. Il fait la rencontre du richissime Harrison Lee Van Buren qui lui demande de sortir de terre une cathédrale de béton pour la communauté locale. Communauté dans laquelle László Tóth souhaite ardemment s’insérer, s’épanouir, appartenir, évidemment. Son espoir ultime : pouvoir faire venir sa femme toujours coincée en Hongrie, Erzsébet.


La tonalité du film est tellement biographique qu’on pourrait vraiment croire à une histoire vraie et à un personnage réel. Je fus assez perturbé en sortant de la salle ; «attends Max, tu as manqué quelques cours dans tes cours d’histoire de l’art ou quoi ? C’est qui ce László Tóth déjà ? Et puis, elle est où exactement cette cathédrale en ciment ?»... Alors non, il ne s’agit pas exactement d’une histoire vraie. «The Brutalist» s’inspire de ces migrants de l’après-guerre, qui ont survécu aux camps de concentration, puis ont quitté leur pays, déterminés à se construire une nouvelle vie après avoir connu l’horreur.


Précisons que le brutalisme est bien un mouvement architectural. Il se caractérise par d’imposants volumes, des lignes pures et du béton. Bref, un mouvement qui répondait à la brutalité de l’époque (après-guerre) et directement hérité du Bauhaus.


Spectateur empathique, nous sommes donc dans l’attente d’un futur clément pour cet architecte déchu. Le cinéaste nous expose alors à travers sa première heure d’exposition la trop évidente “opportunité” promise par l’Amérique de tous les possibles. Déjà, le ton était donné dès la scène d’ouverture : László débarque d’un bateau sur les quais de New-York, et quand celui-ci arrive enfin à s’en extraire pour respirer, la caméra cadre la Statue de la Liberté,... mais vue à l’envers. Le signe est prophétique du nouveau cauchemar éprouvant que va vivre le pauvre diable. Car la réalité est bien moins glamour, et bien plus cruelle. «The Brutalist» déconstruit, petites mentions par petites mentions, cette Amérique triomphante de l’après-guerre, ce pays où le seul idéal de richesse engendre les pires crapules et où les grands idéaux ne sont évidemment pas de mise.


La structure narrative du film est composée de deux parties symétriques symbolisées par un entracte de 15 minutes, où il y a même un compte à rebours ! Cette pause permet de rassembler les indices nécessaires pour comprendre que la liberté de László est factice. On comprend aussi que ce décompte correspond à une sorte de bombe, celle d’un destin qui s’est enclenché. La deuxième partie du récit ne nous épargne pas, car l’arrivée d’Erzsébet ressuscite en quelque sorte les tristes réalités et conséquences de la Shoah. László, à travers l’usage de la drogue et son projet architectural, s’était furtivement aveuglé de son passé. La réalité lui est soudainement renvoyée en plein visage.


L’homme d’affaires Harisson témoigne à plusieurs reprises de sa fascination dévouée pour l’artiste-architecte, mais à qui il ne peut s’empêcher, régulièrement, de rappeler qu’il reste son chien docile, son artiste esclave, et qu’il ne sera jamais qu’un étranger. Jalousie, emprise, relations vénéneuses (je ne me suis toujours pas remis de cette séquence de fête un peu hors du temps, hantée et ensorcelante, dans la carrière de marbre italienne), humiliations (cette scène impitoyable où le millionnaire lui jette une pièce de monnaie au visage au travers d’une blague infamante et abaissante), antisémitisme fourbe, mépris de classe,... On réalise ici que le rêve américain, non seulement se brise, mais reste une formidable opération marketing orchestrée par des vampires milliardaires. Et oui, ça me rappelle furieusement notre nouvelle ère trumpienne à la puissance décomplexée...


Dans ces derniers chapitres, «The Brutalist» se métamorphose en film de vampire. Comment ne pas dresser le constat d’une violence sociale inouïe, d’un véritable pilonnage des classes populaires, d’un monde social fracassé, au bord de l’implosion ? Comment ne pas reconnaître ces vies jetables et existences sacrifiées ? Le vampire millionnaire se nourrit des espoirs de ces arrivants au passé affligeant. Cette cathédrale sort enfin de terre, mais rien n’y fait. Il ne reste que ce sentiment de rejet, de non-appartenance, de mal-être chez László Tóth. Rapacité, cupidité, avidité, vampirisme : «The Brutalist» raconte l’Amérique.


Il y a aussi dans le film, en filigrane, une réflexion sur les esthétiques de la laideur, toute une morale du renoncement créatif et toute une économie de la mondialisation en devenir, où les bureaucrates préfèrent se contenter, voire se complaire, dans une uniformisation médiocre. En creux, le capitalisme est-il en capacité réelle d’accepter le vrai génie ?


Fresque monumentale sur l’Amérique, ses fondations, ses trahisons et ses dérives, «The Brutalist» devient alors un maelström absolu, une renversante fresque de cinéma, dépeignant avec subtilité et brutalité les dérives, les fondations, les vampirismes ordinaires et les trahisons du rêve américain. Il y a dans «The Brutalist» du «There Will Be Blood» de Paul Thomas Anderson, où le culte de l’argent, pierre fondatrice de l’Amérique, souille tout.


Après celle qu’il a reçu pour «Le Pianiste» en 2003, je ne vois pas bien comment Adrien Brody ne pourrait pas remporter sa deuxième statuette en tant qu’acteur. Guy Pearce, hallucinant de justesse en mécène méphistophélique et fallacieusement doucereux, tient là peut-être le meilleur rôle de sa carrière.


Ce film-fleuve de 3h35, d’une fluidité confondante et d’un incroyable étourdissement, est à vivre en salles !

Maxime-Beaulieu
9
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le 30 avr. 2026

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Maxime-Beaulieu

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