Dans le cinéma municipal de ma ville, Strasbourg, sont diffusées de nombreuses œuvres d’art et essai ainsi que des classiques de l’histoire du cinéma. C’est dans ce contexte que je suis allé voir The Connection, sans rien connaître du film. Seul l’horaire m’avait guidé dans mon choix. Je ne savais pas encore que j’allais vivre une séance bien particulière.
L’orage de la journée avait fait remonter une odeur d’égouts dans cette salle située en sous-sol ; une souris déambulait discrètement entre les sièges. Mais ce qui m’a le plus interpellé se trouvait ailleurs.
Le film commence. Très vite, l’intervention de J.J. et du réalisateur nous fait comprendre qu’il s’agit d’un documentaire. Nous sommes plongés dans l’appartement de jazzmen toxicomanes qui attendent leur dose et dont la présence de la caméra semble troubler le quotidien. D’abord, personne ne bouge vraiment. Les personnages débitent banalités et balivernes sous le regard d’une caméra fixe, elle-même presque fatiguée.
Puis, après l’intervention du réalisateur, chacun se met à déployer sa tirade, à jouer son propre rôle, à devenir l’« acteur » de sa vie, accompagné d’un fond de jazz.Enfin arrive Cowboy, le dealer, venu livrer la drogue, mais pas seul : accompagné d’une bonne sœur.
S’ensuit un étrange ballet vers les toilettes jusqu’au passage du réalisateur lui-même, puis de Leach qui prend une seconde dose presque fatale.
Vient alors le silence après les cris ; un homme entre simplement pour mettre de la musique et ponctuer cette journée.
L’un des premiers mockumentaires, The Connection porte en lui une atmosphère typiquement sixties : celle d’un monde où le jazz s’efface peu à peu tandis que la drogue règne ; où les êtres ne s’interrogent plus qu’à demi, cherchant seulement à vivre le jour présent.
Bien sûr, les acteurs surjouent parfois, sous-jouent à d’autres moments ; certaines phrases tombent dans une morale un peu convenue. Pourtant, The Connection retranscrit admirablement un univers par son rythme même, et c’est précisément cela qui m’a donné envie d’écrire sur ce film.
Comme dit précédemment, la première partie est molle, longue, portée par un Leach insupportable qui monopolise la parole pour ne rien dire, lui qui a autorisé le réalisateur à tourner en échange d’une semaine de drogue.
Cette séquence dure près de trente minutes. Durant ce laps de temps, sept personnes quittent la salle. Goutte à goutte. Pourquoi exactement ? Je l’ignore. Mais cela m’a semblé révélateur du spectateur contemporain.
Aller au cinéma est pourtant un acte réfléchi : il coûte de l’argent, demande une motivation, un déplacement, un effort pour finalement s’enfermer dans cet espace particulier qu’est la salle obscure.
Les raisons d’y aller sont multiples. Il m’est arrivé d’y aller pour attendre un train, pour compléter la filmographie d’un cinéaste, pour un rendez-vous amoureux… Pourtant, tous ces moments se rejoignent autour d’un même dénominateur : vivre une expérience. S’asseoir dans le noir face à des images qui défilent me rappelle ce moment, plus jeune, où je collais mon visage contre l’écran de l’ordinateur pour fixer un point rouge et obtenir ces pseudo « effets LSD ».
Bien sûr, aucun contrat n’oblige le spectateur à rester, et heureusement (pensée pour ceux qui découvrent une urgence intestinale en plein film). Mais ici, c’était différent. Ces sept personnes n’ont pas seulement quitté une salle ; elles ont quitté une expérience : celle de l’odeur, de la souris (discrète), et surtout celle de ce moment du film volontairement long.
« Le vin est tiré, il faut le boire. » L’effort étant déjà fait, autant aller au bout de ce que propose l’artiste ; aller jusqu’au bout de l’expérience, comme le réalisateur qui finit lui-même par se droguer pour comprendre les sujets qu’il filme, devenant à son tour sujet. Il faut vivre ce qui est face à nous. L’ennui n’est pas toujours à fuir ; il peut aussi être accepté. Partir, c’est parfois refuser l’inconnu : la suite du film, son projet, ses idées. Cela résulte aussi (même si cela peut paraître bateau) d’une normalisation du regard nourrie par les réseaux sociaux et les plateformes de streaming.
Aujourd’hui, le cinéma est filtré dans tous les sens du terme : visuellement, industriellement, dans ses classifications et ses modes de diffusion. Cela forme un regard à certains standards ; et face à des films pensés autrement, ce regard ne sait plus toujours voir.
Dieu merci, les disquaires et les cinémas d’art et essai existent encore pour résister à ce formatage.
En quittant la salle (comme les personnages qui fuient durant l’overdose finale) ces spectateurs ont abandonné la possibilité d’autre chose : celle de connaître et de comprendre l’œuvre qui leur faisait face.
Ils diront peut-être : « Je n’ai pas aimé. » Mais comment affirmer cela sans avoir vu le film jusqu’à son terme ?
Je disais qu’aucun contrat n’existait entre le spectateur et le cinéma. C’est faux. En entrant dans une salle, le spectateur signe tacitement avec lui-même :« Pendant les prochaines heures, je cesse d’agir. Je me détache du monde pour en découvrir un autre, qu’il corresponde ou non à mes attentes ; car même si ce n’est pas le cas, je ressortirai différent une fois la pellicule terminée. »
Alors si vous êtes dans une salle bruyante, puante, mal insonorisée, devant un film obscène, ennuyeux ou terrifiant : restez.
’expérience d’une œuvre au cinéma se construit dans son entièreté.