Un film d'une âpreté terrifiante qui repose totalement sur l'imposante carcasse de Richard Harris. Cette adaptation d'une pièce de théâtre à la mise en scène classique est transcendée par la présence magnétique de l'acteur dont le visage raviné est filmé en gros plan comme une falaise granitique fouettée par les vagues.
Dès le début, l'histoire nous entraîne irrémédiablement vers la tragédie, même si on ne sait pas jusqu'où elle ira. Une tristesse mêlée de sauvagerie pèse lourdement sur le film, comme une malédiction. L'histoire mêle drame familial et drame social, drames du passé et drame du présent.
Le fameux champ du titre est l'épicentre de la tragédie. Il est à la fois objet de convoitise pour la famille McCabe qui la loue depuis plusieurs générations et pour un riche entrepreneur américain qui souhaite exploiter le sol, et symbole de la résistance des irlandais et de leur attachement à la terre malgré la famine. L'arrivée de l'Américain qui va acheter ce champ va réveiller la haine et la fureur du vieux Bull McCabe, patriarche dur et autoritaire, qui considère comme sienne cette terre qu'il n'a jamais cessé d'entretenir depuis la mort de son père.
Le film fait souvent allusion à la Grande Famine qui a décimé la population irlandaise au XIXe siècle et poussé les survivants à migrer aux Etats-Unis. On comprend la colère de Bull, son ressentiment envers les descendants de ceux qui ont abandonné leurs terres pour fuir et sont ensuite revenus en Irlande pour les racheter. On comprend d'autant plus que l'Américain n'éprouve aucun intérêt pour la terre de ses ancêtres et ne souhaite qu'exploiter le calcaire et couvrir l'île d'autoroutes.
Terrain d'un affrontement entre indigènes irlandais misérables et "néo-colons" américains riches, le champ est aussi au centre d'un drame plus intime qui a eu lieu dans le passé de la famille McCabe. Les deux époux McCabe ne se parlent plus depuis 18 ans et le fils unique est totalement soumis à son père. On apprend rapidement qu'un fils aîné est mort, mais le mystère plane sur sa disparition. Au cours du film, on en apprendra plus sur le secret qui mine la famille.
Aux côtés de l'immense Richard Harris, John Hurt, Sean Bean et Tom Berenger assurent bien et ne se laissent pas écraser.
Un drame au souffle shakespearien d'une dureté et d'une cruauté stupéfiantes, malheureusement aujourd'hui oublié, qui vous donnera peut-être, comme à moi, l'envie d'aller en Irlande, et plus précisément à Leenane dans le Connemara.