Après avoir été romancier et scénariste (Grandmaster de Wong Kar-wai), Haofeng Xu est passé à la réalisation pour deux films que je ne connais pas encore. Pour son troisième, il adapte l'un de ses livres et nanti d'un budget confortable se lance dans un projet ambitieux qui dépoussière totalement le genre avec un brio insoupçonné.
Si les grandes lignes sont connues (combats entre différentes écoles ; trouver un disciple ; un mort qu'il faudra venger), Haofeng Xu transcende les conventions avec un travail scénaristique incroyablement riche qui ancre totalement son histoire dans une période bien définie : crise financière internationale qui a encore épargnée la ville avec la présence de nombreux occidents et japonais, jeux de pouvoirs autour de l'influence politique que peuvent avoir les écoles d'art-martiaux. Ca devient presque une œuvre sociologique dans son portrait de la place de la femme dans la société, des ramifications particulièrement sinueuses dans ses associations et autres codes d'honneurs entre écoles, sans oublier les différentes classes sociales aux statuts bien définis (on pourrait parler de castes pratiquement).
Les complots et autres jeux d'influences sont par moment tellement complexes que ça en devient abstraits et c'est justement volontaire. Les écoles d'art-martiaux deviennent rapidement une sorte de menaces tentaculaires omniprésentes, génialement traduit visuellement par le combat final qui se déroule dans une longue ruelle interminable, remplie de personnages mutiques et fantomatiques. Là aussi, on pense forcément au génial Martial Club de Liu Chia et son héros pacifique et respectueux (avec en plus étalage de différentes armes de combats) et plus qu'un simple hommage, Haofeng Xu recompose cette scène mythique dans une approche froide, désincarnée, irréelle et cérébrale et même décalée (l'arrivée en vélo) qui est l'aboutissement thématique, philosophique et formel de son traitement.
On pourrait croire que cette approche intellectualisée prendrait le pas sur les combats ou les chorégraphies, pourtant The master est un vrai film d'art-martiaux, avec de nombreux affrontements tous spectaculaires et redoutables. Sauf que ceux-ci ne reposent pas sur la surenchère mais au contraire sur l'efficacité la plus immédiate. C'est à dire la recherche d'une vraie authenticité où le but est de vaincre son opposant avec un minimum de geste. Deux-trois mouvements suffisent donc soit à désarmer son ennemi soit à viser ses points vitaux. Il y a dans ce film, tant dans sa structure narrative que dans ses chorégraphies, un approche ludique qui doit plus au échec qu'aux acrobaties d'un Jackie Chan ou la hargne d'un Bruce Lee. De plus, les combats se font tous à l'arme blanches pour des scènes d'actions d'une intensité et d'une fulgurance inhabituelles, tout en étant particulièrement techniques et rapides. Même s'il a un chorégraphe, Haofeng Xu réalise lui-même les séquences de combats qui sont là aussi d'une grande réussite technique et formelle.
Et quitte à multiplier les casquettes, il est également le co-auteur du montage, lui aussi formidable, bourré d'ellipses, d'accélérations narratives, de ruptures sans jamais tomber dans l'exercice de style ou la précipitation. Au niveau du rythme, c'est un régal.
De plus, le film possède plusieurs ruptures de ton réjouissantes entre musique/leitmotiv anachronique et touches d'humour savoureuses (comme l'un des premiers combats contre une adversaire en robe ou la scène sur un banc contre un gang).
Cerise sur le gâteau, les acteurs sont d'un classe folle et impériale avec dans le rôle principale Fan Liao (l'interprète de Black Coal) pour un paquet de personnages iconiques (et même l'histoire d'amour, tout en retenu non-dit parvient à émouvoir).
Immense révélation donc et comme je le disais ailleurs, The master est autant un pur film de cinéaste, un pur film de scénariste, un pur film de chorégraphe, un pur film de monteur voire d'historien. Un pur film de cinéma tout simplement