Le Kung-fu ne connaît que deux positions, dit le héros de Grandmaster pour ouvrir le film : Horizontal ou Vertical. Les vaincus tombent, seuls les gagnants s'en vont debout. Si c'est pareil pour le Cinéma, alors à mon avis Wong Kar-wai est définitivement un cinéaste horizontal. Couché. A terre. C'est un peu triste, certes, quand on repense à tous les films de lui qu'on a aimés, mais après tout y'a des trucs très chouettes à faire dans la vie en dehors du cinoche.

A voir l'effroyable esthétique dans laquelle s'englue le film - filtres marronnasses et verdâtres, caméra penchée, ralentis absurdes, gros plans grossiers - on pourrait d'ailleurs lui conseiller de se recycler dans la pub, si quitter brusquement les plateaux lui est trop pénible. Et même dans la pub de parfum, pour être plus précis, tant il parvient à vider de sa substance chaque scène, chaque personnage, chaque situation, pour ne faire de ce scénario insipide qu'une longue suite d'images léchées sans risques et sans émotions. On aurait pu espérer que de se lancer dans un film d'arts martiaux aurait aidé WKW à sortir de ses obsessions d'autiste, mais non, à l'évidence il est trop tard. Ses combats ne sont que des fragments de réalité sans enjeu, des chocs sans conséquences. Le film s'enlise dans une dépression horripilante. Des corps qui flottent, des rideaux qui volent, des gouttes d'eau qui tombent : des formes, des formes, des formes, et plus rien dedans.

Pas de malentendu, je n'ai rien contre le formalisme, et fut un temps où Wong Kar-wai savait faire passer un sentiment grâce à l'élégance d'un mouvement de caméra, la répétition d'une phrase musicale, la beauté à couper le souffle d'un ralenti. Un temps où il savait faire des films habités, hantés, que seul un dispositif extrêmement ritualisé et travaillé était à même de mettre au jour. Malheureusement il semblerait que l'esthétisme soit une drogue plus dure que l'opium : il en faut toujours plus, toujours plus fort. Et arrive fatalement un point de non-retour où la forme vampirise le propos, se débarrasse de tout ce qui n'est pas elle, et entend régner en maître. Je pense que Wong Kar-wai est définitivement passé de l'autre côté, et que sa maladie, mortelle, a un nom : on appelle ça le maniérisme.
Chaiev
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le 18 avr. 2013

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