C'est étrange, il y a des lacunes béantes en apparence. Le scénario notamment est carrément bancal, avec l'apparition par exemple du personnage de "la Lame" qui n'a ni début, ni fin, ni enjeu. Ca se veut probablement un hommage à l'histoire du kung fu, d'où certaines énumérations de style, mais ce n'est pas vraiment clair sur ce point non plus pour un "extérieur" à ce monde. Cette série de défauts pourrait en faire un énorme raté, ce qui me ferait mal au coeur vu l'affection immense que je porte à Wong kar Wai et son cinéma. Et pourtant, je trouve que ça fait mouche.

A ça je pourrais donner plusieurs explications:

- D'abord, l'alchimie entre la beauté des plans, la musique et la "spiritualité" des maximes pleines de sagesse des maitres se réalise très bien. Et c'est donc une expérience sensorielle très agréable à laquelle on assiste. Mais pour moi, c'est presque anecdotique et ce n'est pas ce sur quoi je voudrais insister.

- Surtout, il me semble qu'il s'agit pratiquement d'un film expérimental sur certaines configurations. En effet, les personnages, même principaux, les différents maitres, n'existent absolument pas. Ce sont des images, des visages impénétrables, des icones. Oui, c'est probablement le mot correct, des icones. Malgré toute l'esthétique, la précision et la complexité des combats, je me contenterais sans difficulté d'un unique arrêt sur image pour chacun d'eux, qui condenserait presque toute leur action précédente. Et dans la même logique, je trouve presque dommage que WKW ait inséré certains passages narrant les états d'âme de Ip Man, notamment le passage sur les famines durant la Seconde Gueere Mondiale. C'est en soi fort intéressant sur le plan moral mais ça casse temporairement la dynamique que j'évoque.
On va me dire, quoi de plus anticinématographique qu'une icone, même fascinante ? Le propre du cinéma, n'est-ce que aussi le mouvement comme l'indique le propre mot "cinéma" ? Oui, c'est vrai, les icones sont figées, mais les relations entre elles ne le sont pas. Je ressens des contacts et des flux entre elles. Il y a quelque chose qui passe entre elles et WKW réussit de main de maitre à le retranscrire. Un regard d'amour et de regret n'est pas un simple regard, c'est une interaction entre deux icônes qui prises individuellement n'auraient pratiquement aucun intérêt, mais qui là existent ensemble. C'est assez fascinant de voir ce processus se dérouler et de ne pas être en mesure de comprendre comment. Je le fais très rarement mais j'irai peut être revoir ce film.
Pris sous cet angle, l'inutilité scénaristique de certains personnages devient totalement secondaire. Ils n'ont pas d'utilité sur ce plan là, mais en acquièrent dans un système plus vaste, qui serait l'Histoire du kung fu moderne avec un grand H. Certes, WKW pourrait y mettre nimporte quel nom, je ne verrais probablement pas la différence. Mais ici je crois pleinement en la sincérité du réalisateur et j'aurais du mal à comprendre qu'il en soit autrement.
anarion21
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le 21 avr. 2013

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