Là où 99% des biopics hollywoodiens nous servent la même soupe tiède du mec incompris qui finit par triompher avant de faire une overdose, Fincher et Sorkin font un truc infiniment plus pervers et brillant.
Ce qui saute aux yeux dès la toute première séquence, c'est le talent de Sorkin : l’écriture des dialogues à la mitraillette, ça parle à toute vitesse, les répliques fusent. C'est du théâtre sous amphétamines, d'une intelligence folle.
Mais Fincher n'est pas un simple exécutant qui pose sa caméra devant des gens qui parlent. Il découpe la scène avec une précision dingue. Le montage alterné entre les deux dépositions juridiques et la création du site crée un rythme parfait. On voit ainsi les amitiés se briser en direct. On passe d'un cabinet d'avocat à une soirée étudiante poisseuse de bière sans jamais perdre le fil de la dramaturgie.
Et puis, il y a cette atmosphère : la photographie de Cronenweth, avec ces teintes froides, donne à Harvard des airs de cathédrale glaciale. La partition de Trent Reznor et Atticus Ross vient sublimer l'ensemble : la musique n'est pas là pour vous dire quoi ressentir, elle construit un véritable thriller psychologique.
Jesse Eisenberg compose un Zuckerberg terrifiant d'arrogance, un monstre social bloqué dans son propre mépris, tout en laissant entrevoir le désir d'un type qui cherche désespérément à appartenir à un club qui ne veut pas de lui. C’est le cœur tragique du récit : Zuckerberg crée l’outil qui va connecter la terre entière, mais il est incapable de créer un lien humain authentique avec la moindre personne dans une pièce. Le film dresse le portrait d'un anti-héros moderne, motivé par un mélange de rancœur sociale, de rejet amoureux et d'un besoin obsessionnel de domination intellectuelle.
D’un autre côté Eduardo apporte la seule véritable caution morale et humaine du récit, ce qui rend sa trajectoire d'autant plus dévastatrice, la façon dont Zuckerberg le liquide froidement lors de la signature du contrat, c'est d’une violence inouïe.. Puis Sean Parker ce parfait rockstar-hacker, c'est LA tentation toxique. Il débarque avec son aura et sa vision nihiliste du business, et vient rentrer dans la tête de Zuckerberg.
Ce qui rend le récit fascinant, c'est la clarté limpide des conflits. Fincher et Sorkin n'ont pas fait un film sur la technologie mais bien sur le pouvoir et le ressentiment. On assiste à un choc brutal entre deux mondes : l'aristocratie incarnée par les frères Winklevoss. Ils sont beaux, riches, mesurent 1m90, font de l'aviron à Oxford et incarnent l'ancien monde. Puis l'outsider déséquilibré : Zuckerberg, le type mal fringué, incapable d'aligner trois mots dans un rapport social classique, mais qui comprend avant tout le monde que le pouvoir a changé de camp.
La fin du film est un chef-d'œuvre d'ironie tragique : l'homme qui a connecté la moitié de la planète se retrouve seul dans une pièce sombre, à rafraîchir en boucle la page de son ex qui ne reviendra jamais, non c’est trop fort, merci Fincher !
C'est toute la tragédie du XXIe siècle résumé en deux heures : le mec bâtit un empire censé "connecter les gens" uniquement parce qu'il est incapable d'articuler son propre désir et qu'il veut faire payer à la terre entière son illégitimité sociale. L’égo du type est phénoménal.
Vingt ans après, le film n'a pas perdu une milliseconde de son impact. C’est la définition même du classique instantané.