Quelque temps avant les fêtes de fin d’année, le directeur d’un grand magasin de Dallas délivre un discours endiablé autour de sa grande table de réunion. L’important, c’est de vendre, s’ils étaient médecins ils sauveraient des vies, mais ce n’est pas le cas, alors ils vendent et ils doivent le faire comme s’ils soignaient des patients. Tout le monde l’écoute longuement. Il se prend sans doute pour un grand orateur, ce n’est pas le cas. Personne n’est endiablé autant que lui. Là est une des forces du cinéma de Wiseman, qui, un peu comme Gérard Mordillat et Nicolas Philibert dans La voix de son maitre, montre sans besoin de commentaire. L’image et le montage suffisent, on ne fait pas plus anti-système que le système lui-même.
Dans les étages du magasin, les vendeur.euses s’affairent auprès des client.es et mettent en application les préceptes du fétichiseur de la marchandise. Tout comme lui, iels déroulent leurs discours pour espérer les convertir en dollars. L’important est de conserver un taux de change attractif et pour chaque mot obtenir une rentabilité maximale. Les outils de cette transaction, fourrures, bagues, diamants, robes et vaisselle hors de prix, rendent l’opération d’autant plus boursouflé. Dans The Store des gens trop riches, échangent pour trop cher, des mochetés sans pareil créés dans les sous-sols d’une entreprise-monde, enfermés par la mise en scène de ne nous laissant plus qu’apercevoir le soleil du désert texan. L’esthétique de Wiseman, consistant en une accumulation de situations, dépliant petit à petit les strates de complexité des institutions qu’il visite, créent ici le sentiment général d’un vide. Que ce soit les discours des différents managers sur le prestige ou les acrobaties des vendeur.euses, chacun s’agite dans l’espoir que quelque chose se passe.
Même les clients ne semblent jamais vraiment enthousiastes à l’idée de délester leurs portefeuilles. On doit constamment les convaincre, faire peser le pour et le contre, comparer avec le reste, avec l’autre bague, celle qui est plus petite mais plus rouge ou plus transparente mais entourée d’or, dire que celle-ci est mieux que l’autre, mais pas non plus vraiment, au cas où ce serait bien l’autre qu’ils préféraient. Bien plus qu’un monde de matière le magasin est celui du vent. Le vide n’est plus synonyme d’absence mais d’un empilement d’une quantité impressionnante de choses provoquant des courants d’air particulièrement bruyants. Ce que Wiseman découvre ce n’est donc pas la spécificité d’un réseau de relation de pouvoir très finement tressé mais la structure d’un gigantesque ballon gonflable qui, s’il venait à disparaître, envolé par la quantité d’air qu’arrive à contenir ses murs, personne ou presque ne le remarquerait.
Mais alors que la boursoufflure semble ne jamais atteindre sa limite, apparaît une scène frôlant l’absurde dans cet univers si bien organisé. Un homme déguisé en oiseau jaune rentre dans un bureau pour souhaiter l’anniversaire d’une employée. La scène s’étire, la fêtée elle rigole, se marre même, tout le monde est heureux et semble bien plus réceptif à ce genre de gaudriole qu’aux discours beaucoup moins convaincants des cadres supérieurs. Rien ne nous échappe, les chants, les blagues, l’effeuillage… L’équipe de tournage que l’on aperçoit dans le reflet d’un ballon, accident heureux, rehausse la symbolique d’une scène qui au premier coup d’œil semble difficile à saisir, jusqu’à ce qu’elle apparaisse comme évidente. C’est l’une des rares interactions sincères que ces deux heures de film nous offrent. Dans les coulisses que forme ce petit couloir jaune les interactions sociales sont délestées de leurs poids économique. Il survit un peu d’espoir.
A l’image du clown que l’on voit grimper l’escalator, The Store fait office d’une grande farce au milieu de la filmographie parfois très sérieuse de Wiseman. Mais loin d’en être l’antithèse ce film montre au contraire l’étendue de son talent et la pertinence de sa méthode. Monsieur Wiseman, vous nous manquerez, et vous manquerez aux États-Unis, qui semble avoir aujourd’hui, peut-être plus qu’avant encore, besoin de se regarder dans un miroir. Heureusement vous n’emportez pas avec vous votre œuvre, c’est charitable de votre part. Elle nous permettra, en regardant en arrière avec vous, de peut-être percevoir le chemin vers un avenir plus radieux.