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Dès les premières images, The Substance annonce la couleur (littéralement). Une palette rouge et blanche, clinique et sanguine, où la pureté aseptisée se trouve déjà contaminée par quelque chose de plus organique, de plus inquiétant. Le film de Coralie Fargeat ressemble d’abord à une fable contemporaine avant de virer progressivement au cauchemar grotesque.
The Substance est, à sa manière, un conte de fées monstrueux. On y retrouve les motifs de La Belle et la Bête: la captivité, la malédiction provoquée par une potion, la tension entre beauté et monstruosité, le désir d’inverser le sort. Elizabeth devient presque une sorcière de conte gothique, condamnée à observer sa propre déchéance physique. Jusqu’à cette scène finale où les spectateurs du show du Nouvel An prennent des allures de villageois armés de fourches, comme dans les récits populaires où le monstre doit être traqué.
Impossible aussi de ne pas penser à Black Swan (lui-même basé sur un conte). Les deux films partagent une même obsession : une horreur née dans la chair, nourrie par le perfectionnisme et un idéal féminin inaccessible. Derrière la transformation corporelle se cache une fragmentation mentale. Les miroirs qui se fissurent dans The Substance rappellent ceux de Black Swan : ils deviennent les symptômes d’une identité qui se désagrège, quelque part entre obsession, dépression et compulsions.
Le film propose également une variation fascinante du thème du double. Le doppelgänger n’est ici ni parfaitement identique, ni véritablement inquiétant au sens classique de l’« uncanny valley ». Sue n’est pas simplement un clone ou un reflet : elle est une projection idéalisée, une version impossible de soi, à la fois soi-même et étrangère.
Mais ce qui rend The Substance particulièrement singulier, c’est peut-être le type de malaise qu’il provoque. L’horreur a connu plusieurs métamorphoses :dans l’histoire: du gothique de Poe à l’angoisse hitchcockienne, du gore aux récits psychanalytiques, des peurs contemporaines (attentats, guerre civile, sectes, apocalypse sociale) aux œuvres mêlant critique sociale et effroi profond.
The Substance semble ouvrir une voie légèrement différente : une horreur de la fascination répulsive. Quelque chose qui oscille constamment entre le sublime et le profondément écœurant. Visuellement, cette sensation doit beaucoup à une esthétique hyperréaliste presque gélatineuse, qui évoque parfois les expérimentations du motion designer Esteban Diácono : des corps trop matériels, trop organiques, où tout semble humide, lourd, presque caoutchouteux. Même le son participe à cette expérience sensorielle. Grâce à des micros extrêmement sensibles, le film développe une forme d’ASMR horrifique : une aspirine qui crépite dans un verre devient dérangeante, la nourriture mâchée, presque déchiquetée, prend une texture sonore insupportablement viscérale.
Et c’est peut-être là que réside le cœur du film : dans son obsession du liquide et de la matière. De liquide (the substance), tu retourneras au liquide (le sang). La boucle semble se refermer dans la scène finale. Les personnages cherchent désespérément une forme de stabilité, une « substance », alors même que leurs corps paraissent incapables de consistance. Tout y est viscère, moelle, gélatine, chair lourde et inerte. Les corps rebondissent, s’effondrent, émettent des sons presque caoutchouteux ; même la nourriture semble sortir de sachets évoquant une matière artificielle, molle, indéfinie. On pourrait presque y voir un jeu ironique autour de la « substantifique moelle » : la stabilité même du corps dépend ici d’un prélèvement de moelle. Une question shakespearienne affleure alors, transformée par le capitalisme patriarcal contemporain : il ne s’agit plus de « être ou ne pas être », mais plutôt de « être aimée ou ne pas être aimée ». Continuer l’expérience ou y mettre fin ? Elizabeth devient une sorte d’Hamlet halluciné, pris au piège d’un système qui transforme le désir d’amour en injonction à la perfection.
Le mythe de Pygmalion fait une apparence dans la narration au moment où le personnage masculin affirme avoir façonné Sue et, d’une certaine manière, il a raison : le male gaze structure entièrement cette créature pensée pour être désirable. Pourtant, Sue naît littéralement du corps d’Elizabeth, presque de ses côtes. Elle ne doit son existence qu’à elle-même. Le fantasme masculin prétend créer, mais il ne fait peut-être qu’exploiter une violence déjà intériorisée.
Enfin, difficile de ne pas saluer les performances. Dennis Quaid est délicieusement odieux, grotesque juste ce qu’il faut, tandis que Margaret Qualley est tout simplement hypnotisante. Et au-dessus de tout cela plane une bande-son électronique assourdissante, saturée, parfois presque inaudible, qui participe à l’état de surcharge sensorielle dans lequel le film enferme son spectateur.
The Substance ne fait pas peur au sens classique du terme. Il fascine, écœure, hypnotise. Et laisse derrière lui une sensation rare : celle d’avoir vu quelque chose de profondément nouveau dans le cinéma d’horreur contemporain.
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