The Swimmer par MarieMarcelleLapin
Un film magnifique fort en émotion et en réflexions qu'il véhicule.
Je n'ai jamais vu un film qui illustre aussi magnifiquement bien le clivage du Moi.
Ceci est la coexistence au sein du Moi de deux attitudes psychiques à l'endroit de la réalité extérieure en tant que celle-ci vient contrarier une exigence pulsionnelle: l'une tient compte de la réalité l'autre dénie la réalité en cause et met à sa place une production du désir.
Ned tout le long du film tient debout grâce à ce mécanisme de défense qui lui permet de survivre. Nous sommes dans le tout ou rien.
Il faut aussi noter en présence d'un clivage des objets: c'est-à-dire, qu'il y a action de séparation, de division de l'objet sous l'influence angoissante d'une menace, de façon à faire coexister les deux parties ainsi séparées qui se méconnaissent sans formation de compromis possible. Les femmes deviennent dès lors objet d'amour ou d'abandon. Ned ne peut supporter l'ambivalence et ce qui lui est lié: la souffrance de la culpabilité.
Tout ceci donne le sentiment que ces clivages lui permettent une certaine survie psychique à minima.
Pendant le film, j'ai énormément pensé à des articles et une discussion psychopathologique sur ce personnage.
J'ai associé sur l'article de W. R. Bion, Différenciation des personnalités psychotiques et non psychotiques, où il dit que le psychotique clive ses objets pour donner impression qu'il ne peut pas les réparer, ni réparer son Moi. Le patient psychotique a alors le sentiment que l'analyste a mis l'un de ces objets en lui ou qu'il a le sentiment de l'avoir pris en lui, il vit cette pénétration comme une agression.
Ce qui extraordinaire est que le film a été réalisé en 1968 : moment assez fort dans l'histoire de la psychanalyse sur la discussion entre névrose / psychose et un petit nouveau les états-limites.
Freud, dans son article de 1924 (texte charnière et extraordinaire !!), Perte de la réalité dans la névrose et psychose, distingue névrose et psychose: La différence finale s'exprime dans le résultat final: dans la névrose un fragment de la réalité est évité sur le mode de la fuite, dans la psychose il est reconstruit.
Dans la névrose, le sujet peut éluder une partie de sa réalité psychique et cette partie oubliée se fait entendre, non plus directement, mais de manière symbolique. La psychose est tout autre chose, ce n'est pas dans la réalité psychique qu'il y a refoulement, mais c'est dans la réalité extérieure qu'il y a eu trou, rupture, déchirure. L'hypothèse, ici pour le personnage, serait que ce qu'il a rejeté du Symbolique réapparaît dans le Réel car, il ne veut rien savoir au sens du refoulement, c'est-à-dire que, pour lui, le savoir ne surgit pas du rapport qu'il entretient avec le refoulement comme c'est le cas dans la névrose.
Néanmoins l'effondrement au fil des piscines note plus d'une crainte de l'effondrement et donc d'agonie primitive que de psychoses (qui est superbement mis en scène à la fin...).
Reprenons cette réflexion avec les psychanalystes de l'époque du film. Lorsque R. Roussillon parle d'un clivage au Moi c'est d'une déchirure intrasystémique (à l'intérieur du Moi-instance). C. Balier, quant à lui, théorise le clivage mettant d'un côté la partie la plus violente à savoir celle qui risque d'être exposée à une souffrance interminable. Il dira même que le patient peut mener la vie de tout le monde en un endroit et être saisi en une autre du besoin impérieux de se sauver par le meurtre lorsque le clivage ne peut plus remplir son office.
Le film pose aussi les questions psychologiques : est-il possible de se représenter l'horreur lorsqu'elle détruit ou suspend l'acte même de représentation? Est-ce que l'horreur et l'effroi sont des expériences représentables? Si oui, quelle est la modalité psychique de cela?
J'ai été subjuguée devant les formes massives –catastrophiques du trauma de Ned quand l'effraction extrêmement violente annule ou détruit au moins temporairement la fonction de représentation ( ici nous sommes en face d'expériences désabri). Ces formes radicales laissent des traces psychiques sans représentations – sans références – adresses – sans significations possibles – Nous les appelons cela les traces nues. C'est un « refoulé » qui pourrait se réveiller plus tard non pas comme souvenirs mais comme la commémoration (les agonies primitives).
Nous arrivons au psychanalyste de génie de cet époque : Winnicott. Cette agonie est à mettre en lien avec le temps de détresse du bébé au-delà du supportable (cad en absence de réponse) – il vit un état traumatique primaire. Si la souffrance psychique est au premier plan alors génère un état d'agonie. C'est de l'état traumatique primaire sont des états de détresse qui signifient des expériences de tensions et de déplaisir sans représentation. Afin de survivre à cette situation extrême le sujet se retire de l'expérience traumatique et se coupe de sa subjectivité.
Roussillon appelle ceci une déchirure de la subjectivité, il ne s'agit pas de refoulement mais d'un processus de retrait hors-de-soi. Ce sont des expériences de retrait de soi pour que Je puisse survivre. Bion appelle cela la terreur sans nom (cette détresse extrême évoque la détresse originaire d'où émerge le sujet humain et risque de régresser dans l'effondrement psychotique)
Ce Paradoxe, Winnicott l'a résumé en cette puissante phrase : quelque chose a eu lieu et n'a pas trouvé de lieu.
Le thème central du film est la désobjectalisation. C'est la notion principale de Green dans L'enfant du Ça avec les psychoses blanches, il n'y a pas de délire, ni d'hallucination, ni de dépression, mais il y a plutôt une inhibition de la pensée et des fonctions de représentations. Pour Green, la désobjectalisation est une inaccessibilité au père (en tant de tiers) qui côtoie un envahissement maternel et aboutie à une paralysie de la pensée et souvent quand le sujet se sauve de cette paralysie, il recourt à l'acte.
Je pense alors que les agirs (son retour à la nage) ne sont pas des équivalents dépressifs mais plutôt une défense contre la dépression : devenant alors un aménagement de tout vécu de perte et de séparation à un niveau situé en-deçà de cette position dépressive.
Devant l'écran, Ned mobilise chez le spectateur des blancs, phénomènes d'inquiétantes étrangetés, d'affects massifs surtout lorsque nous butons sur une zone d'irréprésentable et des failles identitaires (c'est en-deçà de l'altérité), et qui suscitent l'agir psychique. C'est-à-dire, un court-circuit de la représentabilité du spectateur: on est dans le pulsionnel, ce qui empêche d'être dans l'asymétrie de la situation ( être dans ces affects empêchent l'analyste de les décharger). Nous pouvons être vite pris dans cette asphyxie psychique, une menace de paralysie associative ou d'un fantasme de défi de 'qui est plus fort que l'autre'.
Tout ceci peut rendre confus le spectateur.
En gros, voilà ce que j'ai pensé devant ce film Ainsi un film qui arrive à avoir un personnage et atmosphère aussi profonds, travaillés, proches d'une réalité et d'une réflexion sur l'actualité psychique, ne peut être qu'un GRAND film !
Son visionnage a été une superbe expérience (merci à vous pour la découverte) et je pense que Monsieur Marvin Amlisch a raison en disant que ce film est encore là le lendemain et que nous allons y repenser dans quelques semaines...
Je crois que ce film est extraordinaire car il fait résonner quelque chose (désagréables ou non) en chacun de nous.
Et pour tout cela, je peux juste dire Waouhhhhh (genre ce film n'est pas élaborable car trop puissant d'où ce message très long pour tenter de construire quelque chose ) !!!
Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.