"Dans The Terrorizers, Edward Yang ne filme pas des terroristes, mais des êtres ordinaires qui, par de simples gestes — un appel téléphonique, une phrase lâchée à la va-vite, un silence trop long — fissurent la vie des autres. Ce troisième long-métrage du cinéaste taïwanais s’ouvre sur une fusillade dans un immeuble, point de départ d’un récit choral où quatre destins s’entrecroisent sans jamais vraiment se rencontrer, comme si Taipei elle-même se chargeait de les rassembler pour mieux les disloquer. Un jeune photographe obsessionnel, une adolescente insaisissable, un médecin prisonnier de sa routine, et Zhou, écrivaine en panne d’elle-même : autant de trajectoires brisées que le film assemble patiemment, sans jamais prétendre qu’elles formeront une totalité."


"Dans ce Taipei moderne et oppressant, chacun se fait, malgré lui, « agent de la terreur », évoqué par le critique Jean-Michel Frodon. Le titre peut prêter à confusion. Il ne s’agit pas d’une terreur politique, mais d’une terreur intime, sourde, presque triviale. La terreur de l’appel qui perturbe, du choix qu’on regrette, de la vérité qu’on tait. La terreur aussi de cette ville qui fragmente les êtres, les place dans des cadres trop étroits ou trop larges, les éloigne malgré leur proximité physique. Yang filme Taipei comme un organisme indifférent, comme une modernité froide où l’on se perd plus vite qu’on ne se rencontre."


"C’est dans ce décor que les personnages évoluent, chacun enfermé dans sa propre logique, dans ses propres illusions. Le photographe traque une image qui le dépasse. Le mari se noie dans son ambition professionnelle. L’adolescente s’amuse à provoquer des chaos invisibles. Zhou, elle, essaie de sauver ce qu’elle peut encore écrire — ou ce qui reste de sa vie. Au fil du film, on se surprend à croire que les mots qu’elle couche sur le papier influencent la réalité elle-même, ou que la réalité se glisse dans son roman, à moins que ce ne soit l’inverse. Yang laisse volontairement la ligne trouble : son film suit le fil d’un manuscrit en cours, hésitant, vibrant, parfois contradictoire, toujours conscient de lui-même."


"Formellement, Yang orchestre un ballet de distances. Les personnages sont souvent séparés par un couloir, une vitre ou un cadre dans le cadre. Même lorsqu’ils partagent le même espace, ils demeurent isolés, comme s’ils n’avaient pas été filmés ensemble. Rarement le cinéma aura capté avec autant de finesse la manière dont la solitude s’installe entre deux corps, deux esprits et deux vies. Une scène de jeu d’ombres, où le jeune photographe renvoie le reflet de la White Chick, devient alors l’une des rares fulgurances de fusion — brève éclaircie dans un récit où les êtres se manquent toujours."


"On pourrait alors dire que The Terrorizers parle de modernité, de désir, de crise créative, de désorientation urbaine. C’est vrai. Mais le film parle surtout de la façon dont nos existences, aussi insignifiantes soient-elles, rebondissent les unes contre les autres. De la manière dont nous devenons, sans le vouloir, des perturbateurs, des « terrorizers » au sens le plus intime du terme. Et que cette chaîne d’interactions, que personne ne maîtrise vraiment, peut conduire à une secousse finale qui laisse le spectateur face à sa propre lecture du film."


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Cinememories
7
Écrit par

Créée

le 16 déc. 2025

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The Terrorizers

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