7
le 12 janv. 2026
SuivreLe tank de l'enfer
Dans l'ensemble Der Tiger est un bon film sombre et prenant du début à la fin. On suit le parcours de 5 soldats allemands formant l'équipe d'un char, le fameux Tigre, ils sont chargés d'une mission...
Voir le film
Il est rare que je sois particulièrement interpellé par ces œuvres dont la fin ambiguë tente de forcer l’émerveillement devant l’insipide artificialité des dernières lignes du script. Usual Suspects, Nueve Reinas et autres pourfendeurs d’actes finaux me laissent de marbre. Et ce, notamment parce que ce retournement de situation est aujourd’hui difficilement atteignable par une ruse douce et subtile ; il génère habituellement des fins clichées, vues et revues, dont le premier principe est d’être encore plus farfelues que les précédentes. La deuxième raison de mon manque d’émoi vis-à-vis de ces chutes, c’est que ce genre de film semble vouloir légitimer tous ses choix cinématographiques intrinsèques - même les plus médiocres - sur toute sa longueur. Tel un magicien dont le tour serait raté mais la révélation finale surprenante… et encore, cela fonctionnerait davantage pour la prestidigitation que pour le septième art. En bref, deux heures d'un film pourri pour dix minutes de révélation mystérieuse, cela ne m’intéresse pas.
Cela étant dit, passons à Der Tiger. Le film est réalisé par Dennis Gansel, le réalisateur de La Vague (oui, c’est lui), film sorti il y a presque vingt ans, et nous sommes si vieux à présent. Pendant ce temps, Dennis n’a pas fait grand-chose, quelques films pour enfants et une mini-série reprenant la trame de Das Boot.
Der Tiger porte donc le nom de ce gargantuesque tank allemand, le Tigre, que ses amis intimes (dont je fais partie) appellent le Panzerkampfwagen VI Tiger. Le film débute in medias res sur le front de l’Est, après la déroute de Stalingrad. L’équipage se voit contraint de quitter le pont sur lequel il défend une position stratégique avant que celui-ci ne soit bombardé. Miraculeusement, l’équipe s’en sort. Peu après, Philip, le chef tankiste, reçoit un nouvel ordre de mission : retrouver un haut gradé du Reich coincé derrière les lignes ennemies. L’Allemagne, craignant sa trahison, mandate Philip pour le ramener au Vaterland.
On perçoit d’emblée une certaine parenté avec Apocalypse Now, et le film confirme ce parti pris en enfonçant la Panzerdivision en territoire soviétique. On pourrait penser de prime abord que s’aventurer en Ukraine en 1943 n’est franchement pas l’idée du siècle, mais Philip suit les ordres de sa hiérarchie, quitte à s’acquitter de sa bonne conscience. Il traîne ainsi son spectre - pour reprendre la théorie de Truby -, tourmenté par ses démons passés, et poursuit sa mission.
Visuellement, le film est franchement réussi. Le soin apporté aux mouvements de caméra, ainsi que l'alternance fluide entre prises de vues extérieures et intérieures, créent un sentiment d'observation totale des affrontements. L'usage de prises de vues réelles confère un ancrage réaliste au blindé, à souligner à l’ère des effets spéciaux fatigués. Les plans, tant dans leur composition que dans leur mouvement, sont réfléchis et répondent à plus qu’une simple logique de transparence narrative ; les batailles sont fluides et bien filmées. Toutefois un trop-plein de cuts qui saccadent parfois l’action, mais j’ai vu bien pire. Le meilleur de la photographie se dévoile lors de la seconde moitié du film, quand la folie et la nature se libèrent des contraintes de la civilisation : les feux follets sur un lac glacé, une pleine lune perçant un brouillard forestier ou un moulin abandonné. Le film tente de représenter un Est sauvage et déserté, où les quelques Allemands encore présents s’adonnent à leurs derniers massacres de civils.
Philip atteint finalement le bunker du prétendu traître, et l’ambiance visuelle parvient au paroxysme de son onirisme. On y découvre un bunker abandonné, recouvert de mousse dans une forêt humide au stylé enchanté. Dans ce blockhaus, une étrange fête et un méchant nazi qui rigole et annonce, dans un dialogue digne d’un AVC, que tout n'était qu'un rêve depuis le début. Philip se réveille : il est dans son Tigre qui chute du pont. En réalité, personne n’a survécu.
Bon euh… Il faut tout de même avoir du courage pour proposer un « c’était un rêve depuis le début » en big 2026. Ce que le film sous-entend, c’est qu’il n’y a pas d’échappatoire à la guerre ; le subconscient de Philip retarde son départ du pont - instant où il apprend également la mort de sa famille - et provoque sa propre mort. Dans sa chute, il tente de réparer ses erreurs passées, en vain. La page Wikipédia du film le classe même comme un film anti-guerre. Ah bon ?
J’évoquais ce point dans ma critique de La Zone d’intérêt, mais il me semble que la première force du cinéma réside dans sa forme. L’intérêt du cinéma est, selon moi, de se confronter aux canons esthétiques pour créer une nouvelle représentation. En l’occurrence, ce film est tout aussi classique que pourrait l'être un Fury (pas Furry). C’est un film de guerre, comportant par ailleurs très peu de batailles, qui comble l'action par un semblant de dialogue philosophique sur la mort et l’obéissance. C’est grossier, et aucun échange ne marquera l’histoire du septième art. Si l’intention est de réaliser un film subversif sur la guerre, deux options s'offrent au réalisateur : soit adopter une forme classique mais proposer une psychologie de personnage et des dialogues dignes d’une pièce de Brecht, soit subvertir la forme même de la mise en scène pour offrir une esthétique nouvelle. Et si tu es très très fort, tu t’appelles Bergman et tu fais les deux.
Enfin, le film semble écrit en suivant exactement les 21 étapes de l'anatomie du scénario de John Truby (encore lui). Chaque étape est insérée mécaniquement, et toute l’ossature du récit s’effondre sous sa propre platitude. De plus, les éléments fantastiques qui apparaissent timidement au cours de l’œuvre semblent n’avoir été placés là que pour justifier les flashbacks de la séquence finale. Ils manquent d'impact ; le film aurait eu davantage intérêt à assumer son onirisme en y injectant de véritables éléments mystérieux. Ici, le fantastique et la terreur psychologique sont impertinents.
Pour conclure, Dennis Gansel a étudié à la HFF de Munich. J’y ai moi-même passé six mois et l’une des forces majeures de cette école réside dans sa formation technique. Sa faiblesse, en revanche, est qu’elle forme peu d’auteurs possédant une réflexion réelle et sincère sur leur art et sur la signification de la production d'images. Un scénario ne suffit pas à critiquer ou renverser une réalité. Der Tiger reste un film classique et divertissant, mais rien de plus.
Créée
le 3 févr. 2026
Critique lue 49 fois
7
le 12 janv. 2026
SuivreDans l'ensemble Der Tiger est un bon film sombre et prenant du début à la fin. On suit le parcours de 5 soldats allemands formant l'équipe d'un char, le fameux Tigre, ils sont chargés d'une mission...
6
le 3 janv. 2026
SuivreUn char Tigre allant derrière les lignes ennemies lors d'une mission est tout aussi probable que de trouver une licorne. Le Tigre était un char Lourd relativement peu fiable de par sa conception...
7
le 3 janv. 2026
SuivreAvec Tank / Der Tiger, Dennis Gansel propose un film de guerre en huis clos, centré sur la tension psychologique plus que sur l’action frontale. La mise en scène exploite efficacement l’enfermement...
6
le 15 févr. 2022
SuivreBon clairement, on pose le point de départ, oui ces jeunes femmes sont les victimes dans cette histoire et évidemment que Simon est le malade mental (contrairement à ce qu’on peut lire…). Une fois...
7
le 4 mars 2018
SuivreBien, il serait temps de s’adonner à une citrique sur ce magnifique support vidéo-ludique qu’est Kingdom Come Delivrance. Kingdom Come a eu le lauréat du meilleur jeu de l’année PC en 2017 lors de...
5
le 11 déc. 2020
SuivreOu une méga flemme. Ou peut-être les deux. A vous de choisir. Empire of Sin parait de prime abord une très bonne idée. Un jeu tactique, au tour par tour en TPS, dans un Chicago divisé par les gangs,...
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème