Aux antipodes de ses contemporains, The Witch aura marqué l’année 2016 tant il s’éloignait des canons attendus, entraînant forcément des réactions clivantes. Pour ma part, j’étais de ceux qui l’avaient grandement apprécié, et des années après je savoure ce diamant noir de l’horreur qui n’a rien perdu de la puissance de son esthétique et de son propos.
Une fantasmagorie qui joue avec le folklore, la religion et l’Histoire
Dès les premières images, The Witch instaure un univers à l’esthétique caractérisée : une ambiance oppressante et pluvieuse en pleine Nouvelle-Angleterre du 17e siècle. Cette appréhension sourde des colons Européens vis-à-vis de la nature profondément sauvage de cette nouvelle contrée, se traduit dans la photographie froide (entre nuances de gris, d’argent et de terre) qui nous donne l’impression d’une chape de plomb tout le long du film. Car la nature est oppressante dans The Witch : les récoltes ne donnent rien, le ciel est bas et lourd, et surtout la forêt tient en joue la famille démunie face à son étendue impressionnante, ses secrets et ses monstres.
Les symboles du Mal y sont multiples : le bouc, les jumeaux… Et surtout les sorcières. C’est quand même le cœur du sujet. Jamais les sorcières n’auront été aussi horrifiantes, décaties, monstrueuses. Sans dents, les cheveux filasse, maléfiques, le corps nu, affreusement nu. Les fois où elles apparaissent nous marquent et ravivent des peurs à la fois originelles. Potion, cape, cabane dans les bois, balais, les archétypes sont présents mais cette fois-ci affreusement réalistes à l’écran. C’est toute l’efficacité de The Witch : réactualiser le folklore, réveiller les fantômes de l’enfance, filmer de manière réaliste un univers onirique entre les récits d’autrefois et l’Histoire telle qu’on croit la connaître.
Enfin, l’efficacité de The Witch c’est aussi un pouvoir horrifique est servi par une direction artistique au cordeau. Les scènes d’intérieur sont admirables tant la composition des plans est maîtrisée, et leur photographie à bougies évoquent des peintures (Goya, de la Tour, Caravage). L’effort sur le son est à saluer tant il contribue à faire monter la tension : les voix, les murmures, le thème musical à faire dresser les cheveux sur la nuque (entre cris stridents féminins, percussions diaboliques et chants sataniques).
Un conte d’avertissement sur les racines du Mal
The Witch revisite les fonctions du Conte, dont l’ambivalence réside dans sa façon (dé)mystifier le danger : il en sublime les contours occultes des monstres tapis dans les bois en première partie de récit pour mieux en révéler ultimement la vraie nature. Il nous rappelle que le danger se joue de nos pulsions, et que le péché prend de nombreuses formes. C’est le cas de nombre d’entre eux : Le Petit Chaperon Rouge (la luxure), Blanche-Neige (l’envie), Hansel et Gretel (la gourmandise) …
Le cas de The Witch est intéressant puisque le film fonctionne comme un Cautionary Tale moderne. S’il ne donne aucune explication rationnelle sur les racines du Mal, il nous montre bien revanche comment en le créer. Ici le Malin trouve une porte d’entrée par les enfants sous le joug de l’éducation rigoriste de parents puritains qui ont choisi de s’isoler de toute civilisation. Oppressés, étouffés, affamés, ils demeurent pourtant tourmentés dans leurs chairs et dans leurs têtes car inexorablement humains.
Les parents, pratiquant leur religion dans un culte morbide du sacrifice et du sang et évoquant constamment la présence dangereuse du péché, semblent irrésistiblement l’attirer auprès d’eux. Tout se passe comme si les parents, avec toutes les contradictions de leur foi, tendaient la main au Malin dans leur propre foyer. En effet, c’est l’orgueil du père qui les amènent à vivre reclus dans cette terre hostile, et la peine aveugle de la mère qui la rend insensible à ses autres enfants.
De tous les enfants victimes du Mal, c’est Tomassin qui sera rendue coupable. Vue comme une concurrente (par sa mère), comme une étrangère (par son père), comme une proie sexuelle (par son frère), comme une traitresse (par les jumeaux), chaque accusation condamnera sa féminité et l’ostracisera davantage. Abandonnée de tous, elle se jettera dans les bras du Diable. Finalement, c’est ce que veut nous dire The Witch : l'extrêmisme religieux convoque le Mal, l’exclusion en déploie les filets. Il ne sert à rien de lutter contre nos pulsions au risque de s’épuiser et de se faire ramasser à la cuillère par le Malin.
Et après tout, quel obscur délice de se laisser littéralement porter. Lâcher sa famille, lâcher ses robes, lâcher ses cheveux. Danser avec le feu.
Capituler.