Il est des films que j’aime profondément, sans distance critique. Thérèse d’Alain Cavalier est de ceux-là. Un film qu’on dit austère alors qu’il est flamboyant : une voix intérieure qui passe par le sourire et la sérénité d’une gamine habitée par la foi. Cavalier filme le Carmel en plans simples, souvent fixes, presque comme un documentaire. Un lieu clos, silencieux, réglé par ses rites. Et paradoxalement, c’est Thérèse, son sourire, sa naïveté qui y insuffle de la vie et de l’humanité.
Visuellement, le film évoque souvent Zurbarán : figures isolées, vêtements sombres, fonds simples, lumière claire et stable. Mais certaines scènes, le médecin, le confessionnal, relèvent d’une peinture plus intime, plus rapprochée. La parenté avec Bresson est évidente, mais l’écart l’est tout autant. Là où Journal d’un curé de campagne enferme le cadre et assèche la lumière, Cavalier laisse circuler la clarté et le sourire. Même ascèse, mais une foi lumineuse plutôt qu’un mysticisme douloureux. Quand Cavalier filme Thérèse en gros plan, il refuse le gros plan psychologisant. Le visage ne “dit” rien, n’explique rien : il est là. La foi ne passe pas par l’expression, mais par la présence.
La “petite voie” de Thérèse n’est jamais expliquée. Cavalier la traduit en cinéma : gestes simples, voix égale, sourire constant, refus de tout héroïsme. Une foi vécue à hauteur d’enfant, sans grandeur visible. Il n’y a pas de musique dédiée (sauf Offenbach et Fauré). Cavalier n’utilise que les sons du lieu : paroles, prières, chants de moniales. Un choix de réalisme, mais aussi une manière de filmer la spiritualité comme une parole créatrice, en acte.
Pour un film exceptionnel, il fallait une actrice exceptionnelle. Catherine Mouchet est habitée par ce rôle, presque transmuée en Thérèse, au point de lui ressembler traits pour traits. Une évidence à l’écran, récompensée par le César du meilleur espoir féminin.
Deux scènes m’ont marqué, parce qu’elles montrent jusqu’où Cavalier pousse ce dispositif, sans jamais le commenter. La première : une sœur très malade, atteinte de tuberculose, crache à plusieurs reprises. Thérèse est là, proche d’elle. Elle prend le récipient, hésite à peine, puis boit. La seconde : Noël. Les sœurs se rassemblent autour de la crèche, sortent l’enfant Jésus, se le passent de main en main, échangent quelques mots simples, presque joyeux. C’est l’un des rares moments où la caméra se met en mouvement. Elle accompagne les corps, suit la circulation du bébé, accepte un léger désordre de voix et de gestes. Le film s’ouvre. Ces femmes n’ont pas d’enfants, mais Cavalier filme ici des gestes maternels très concrets : porter, passer, regarder. Une joie brève, fragile, qui n’a pas besoin d’être soulignée.
Ce que j’aime profondément dans Thérèse, c’est cette manière de filmer la foi sans jamais la démontrer. Elle donne lieu à des sourires, des douleurs acceptées, des paroles joyeuses. Pas d’extase, pas d’effet seulement une présence et surtout un sourire, si beau, si pur !