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Découvrir le deuxième long métrage de Julia Ducournau tout juste auréolé de la Palme d’Or à Cannes a forcément un impact sur son visionnage et l’attente que celui-ci peut susciter. Car si on attendait évidemment avec impatience ce grand retour, de par le laps de temps assez long le séparant de « Grave », ainsi qu’un matériel promotionnel ayant bien pris soin de rester très vague sur le contenu réel du film, aller le découvrir avec à l’esprit cette récompense suprême, totalement inattendue au vu du genre auquel il appartient, a quelque chose de réellement stimulant. Et problématique dans le même temps, car qu’on le veuille ou non, le film appartient à une catégorie cinématographique très peu représentée en compétition, le genre étant encore aujourd’hui pris de haut par une certaine intelligentsia, et que cette récompense inattendue de tous (y compris de sa réalisatrice) pourrait se révéler un cadeau empoisonné, entraînant dans son sillon une réception méprisante d’un public qui ne se serait pas déplacé pour ce type de cinéma en temps normal. Toujours est-il que le film est bien là, dans sa forme rutilante, et qu’il n’y a donc qu’à l’accueillir avec le plus de recul possible, pour ce qu’il a à nous proposer concrètement. Et de ce côté-là, pas de malaise, la jeune cinéaste sait ce qu’elle fait et continue d’affirmer un tempérament artistique rare et précieux, que l’on a envie de chérir profondément pour ce qu’il représente en France, et plus globalement dans un cinéma mondial ne faisant que répéter des formules toutes faites basées sur des calculs commerciaux. Rien de tout ça ici, mais une vision, que l’on embrassera avec passion ou bien que l’on rejettera si l’on ne parvient pas à en accepter l’irrationnel.

Alors qu’en règle générale, parler d’un film implique d’en préciser, si ce n’est le scénario d’ensemble, du moins le point de départ et les enjeux principaux, il apparaît ici réellement difficile d’analyser le résultat sans se perdre en spoilers en dévoilant les différentes imbrications. Il sera donc conseillé d’avoir vu le film avant de poursuivre cette lecture. Nous suivrons donc dans un premier temps le parcours d’une jeune serial killeuse, Alexia, ayant un rapport très charnel avec les voitures depuis qu’enfant, un accident de la route a entraîné une opération l’ayant laissée avec une plaque en titane greffée sur le côté du crâne. Ayant depuis développé une attirance pour le métal, elle participe à des shows automobiles sous les regards concupiscents d’un public sentant très fort la testostérone. La police n’a aucun indice sur le responsable des meurtres ensanglantant la région, jusqu’à ce que l’étau se resserre sur Alexia, la poussant à fuir et à endosser l’identité du jeune fils disparu depuis 10 ans d’un pompier interprété par Vincent Lindon. Ce dernier, rongé par la douleur, récupèrera donc Alexia / Adrien dans sa caserne où un jeu très trouble s’instaurera entre les deux, qui les fera explorer les notions d’Humanité …

Dotée d’un sens très personnel de la narration, déjà développé sur son premier long, ici poussé à un niveau d’exigence rare, la cinéaste pratique l’Art de la rupture avec une foi assez dingue en toutes les possibilités de la dramaturgie. A savoir qu’il apparaît quasiment impossible dans ses films de savoir vers quoi l’on se dirige à leur point de départ, et ce sur toute la durée. Là où « Grave » explorait déjà les notions d’identité, mais par le prisme de la famille et de ce que cette dernière nous lègue qu’on le veuille ou non en termes comportementaux, elle parle ici clairement de trouble de l’identité sexuelle, et plus généralement de personnages amenés à aller au bout d’eux-mêmes à travers des comportements extrêmes pour finalement questionner leur propre appartenance à un genre. Ce questionnement est celui de la cinéaste visiblement intéressée par les notions de masculinité, ici sur-viriliste et symbolisée par le personnage campé avec une force physique impressionnante par Vincent Lindon, pompier évoluant donc dans un milieu caricatural concernant l’idée qu’en ont ses protagonistes de la puissance physique, et de l’autre côté du spectre, d’une féminité malmenée, d’une part par la double transformation physique subie par son « héroïne », forcée d’une part par un évènement modifiant son corps sans qu’elle puisse y changer quoi que ce soit, et d’un autre côté choisie, pour fuir un passé encombrant mettant en danger sa liberté. En amenant ces deux individualités lancées chacune à leur manière dans un jusqu’au-boutisme les poussant à martyriser leur corps pour des raisons opposées, la cinéaste va donc explorer des questionnements identitaires très contemporains qui seront toujours traités de manière personnelle, ne donnant jamais l’impression d’un opportunisme bien pensant mais développant bel et bien des obsessions singulières poussées ici à un niveau de radicalité assez rare.

Dans un exercice bien rôdé de promotion, le film a été vendu à l’avance comme le grand choc de Cannes, presque mis au même niveau qu’un « Irréversible » comme l’électron libre qui allait électriser la Croisette et créer quelques petits malaises. Instrumentalisé par les vidéos d’une toute petite partie du public sortant révulsé en cours de projection, le film vaut au final bien plus que ce parfum de souffre, tout comme le précédent arrivait également précédé d’une réputation sulfureuse acquise en festivals, où une minorité de spectateurs fragiles faisait soi-disant des malaises. Il ne faut donc pas s’attendre ici à un déferlement de scènes sordides soulevant l’estomac, et ce n’est évidemment pas péjoratif, sans quoi une déception serait à prévoir. Indéniablement plus frontal que la majorité des films sortant dans nos belles salles, appartenant au genre ou pas, le résultat n’en est pas moins, d’une part, parcouru d’un humour noir surgissant toujours en forme de saillies réellement drôles où ce sens de la rupture évoqué plus haut explose bel et bien (une scène de carnage située en fin de première partie tirant vers l’absurde), et de l’autre, porté par une sensibilité qui, éloignée de toute tentation déplacée de provocation stérile, fait surtout preuve d’une capacité à créer du trouble que l’on a plus trop l’habitude de ressentir au cinéma par les temps qui courent. Ses personnages sont des âmes en peine en quête d’un Absolu qui les mènera chacun à une sorte d’illumination, devant en passer par des extrêmes menant leurs corps à une transcendance par la douleur, pour enfin arriver à un Amour dépassant toutes les limites imposées, où la cinéaste semble clairement s’interroger sur ce qu’est l’Humanité, cherchant à abolir toutes les limites pour ne retenir qu’un abandon total, un sacrifice de Soi.

A ce niveau, l’interprétation de Vincent Lindon est assez frappante, passant de cette masculinité agressive jouant sur les rapports de force, à un jeu de plus en plus minéral laissant surgir une féminité absolument pas incompatible avec ce qu’il dégage physiquement, et assumant une fragilité qui ne demandait qu’à surgir. Cela passe par des gestes tout simples, une main posée sur une autre, une sensibilité nouvelle qu’il ne semblait pas vouloir assumer jusqu’à maintenant. Peu importe qu’il soit dupe ou non de la situation, seul l’amour compte, et rien ni personne ne pourra lui enlever ça. Si elle semble parfois être sur le point de s’aventurer dans des zones réellement malsaines sexuellement, la cinéaste prend pourtant bien soin de ne jamais déraper, pas par peur de la transgression ultime (le trouble lié à l’identité de la jeune femme entraîne une attirance physique forcément immorale dans cette situation), mais tout simplement pour ne pas perdre de vue ce qu’elle cherche à faire passer comme émotions.

Oui, le mot est lâché. En dépit de sa violence et de son aspect provocant, le résultat est surtout d’une émotivité absolue, la preuve qu’un cinéma labellisé « extrême » n’empêche pas l’exploration d’idées et de sentiments profonds, atteignant ici une forme de pureté que l’on a même du mal à retrouver dans un cinéma plus traditionnel, même si ce terme ne veut strictement rien dire. Si dans un premier temps, on peut se poser la question de la pertinence de mêler tant de thèmes à priori opposés dont on se demande comment le tout va pouvoir se mêler de manière cohérente, il apparaît très rapidement évident que Julia Ducournau est une cinéaste réfléchie, ne pondant par un scénario à la va vite, sachant exactement quoi raconter et de quelle manière, et qui réussit à faire accepter à un public varié un univers borderline aux idées impossibles sur le papier, rendues évidentes dans leur exécution.

Car elle n’est pas du genre à avoir le moindre recul cynique sur son travail, qu’elle poursuit au contraire un cinéma impulsif, jouant sur le langage visuel pour faire passer ses idées et créer du sens par les sensations, et qu’elle s’entoure de comédiens et techniciens ultra talentueux pour d’un côté s’abandonner corps et âme à son univers, et de l’autre donner vie à ses idées les plus folles, nous avons donc un résultat d’un équilibre tonal assez frappant pour une cinéaste si jeune. Comme elle le disait dans son touchant discours de remerciements, le film est sans doute imparfait, mais la perfection est une chimère quasiment impossible à atteindre. S’il faudra sans doute un peu de temps pour savoir si le film est aussi marquant que son précédent (le poids des multiples revisionnages parlera), il est en tous les cas certain que nous avons là une grande cinéaste, qui ne lâche rien, assume un genre sanguin et sensible, d’auteur mais jamais condescendant, et capable d’exprimer visuellement des idées insensées sans jamais être ridicules à l’image. Et ça, c’est la marque d’un grand metteur en scène. Qu’un jury ait reconnu ça est un signe des temps laissant espérer un renouveau du cinéma d’auteur mondial. Que ce soit une Femme qui en devienne le symbole n’est que la cerise sur le gâteau, son grand talent étant bien entendu l’essentiel dans cette affaire. Merci le cinéma.

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