Il y a dans Titanic, de James Cameron, cette chose rare, presque inquiétante : l’alliance du gigantisme et de l’intime, du mélodrame le plus échevelé et d’un certain vertige technique. L’œuvre a été vue, commentée, moquée, sacralisée, revisitée, décalquée à l’infini — mais rarement réécoutée dans son cœur battant. Car si Titanic est d’abord une entreprise de démesure, c’est aussi un film hanté par le deuil, une élégie déguisée en blockbuster, un chagrin orchestré comme une symphonie.
Le récit est bien connu, presque mythologique. Avril 1912. Le plus grand paquebot jamais construit fend l’Atlantique, emportant avec lui les rêves, les hiérarchies, les fantasmes de tout un monde qui croit encore au progrès comme à une religion. À son bord, deux corps étrangers : Jack Dawson, garçon libre comme l’air, naufragé du sort, et Rose DeWitt Bukater, héritière asphyxiée par la richesse, prisonnière d’une existence corsetée. Leur rencontre est une collision d’univers, une ligne de faille où se joue autre chose qu’un simple amour : un désir de vivre, une pulsion de fuite face à un monde qui ne veut rien entendre.
Mais l’amour, ici, n’est jamais un refuge. Il est un feu de Bengale au milieu d’une nuit glacée. Cameron, souvent caricaturé pour son obsession du détail technologique, comprend ici quelque chose d’essentiel : ce qui émeut, ce n’est pas tant l’histoire d’amour elle-même que le sablier qui l’étrangle. Chaque baiser est déjà adieu. Chaque éclat de joie est suspendu au-dessus de l’abîme. Le spectateur sait, dès le début, ce qui attend ces personnages — et c’est précisément cette connaissance qui rend chaque seconde plus vive, plus cruelle, plus vibrante.
C’est peut-être là la plus grande réussite du film : avoir fait du spectateur un témoin, non pas du naufrage d’un bateau, mais de l’effondrement d’une époque. Titanic ne raconte pas seulement l’eau qui s’infiltre, le métal qui plie, les couloirs qui se noient. Il filme aussi la mort d’un certain rêve occidental, celui d’une société figée dans ses classes, sûre de son immortalité, aveugle à ses propres fractures. Cameron filme les premières secondes du XXe siècle comme on filme un enterrement grandiose.
L’ingéniosité technique du film, quant à elle, reste à ce jour un modèle. Non pour son clinquant — Cameron n’est jamais Spielberg, il n’a pas le même goût du merveilleux — mais pour son acharnement presque maniaque à tout faire exister dans le moindre détail. Le Titanic reconstitué n’est pas un décor : c’est une cathédrale flottante, un mausolée. La caméra glisse le long des ponts, des chaudières, des salons, comme on parcourrait un musée hanté. Il y a une fascination quasi religieuse dans cette mise en scène du navire, comme si Cameron s’était donné pour mission de rendre la mémoire plus réelle que l’histoire elle-même.
Et puis, bien sûr, il y a la scène — celle que tous ont en tête — l’iceberg, la coque éventrée, les cris, le froid. Cette séquence, interminable et pourtant fulgurante, est peut-être l’un des plus grands morceaux de cinéma du siècle. Non pas pour ses effets — bien que ceux-ci soient sidérants — mais pour sa précision rythmique. On y sent la panique gagner, la dignité s’effondrer, la nature reprendre ses droits. Et au milieu, Rose, transformée, devenue survivante, traversant ce chaos comme une figure tragique, héroïque presque malgré elle.
On reprochera sans doute à Titanic ses dialogues parfois empesés, son manichéisme assumé, son goût pour l’icône au détriment de la nuance. Mais c’est passer à côté de son projet : faire ressentir, avec une intensité presque insupportable, la beauté passagère d’un instant avant l’effondrement. C’est un film qui regarde la mort droit dans les yeux — mais qui, jusque dans son dernier plan, continue de croire qu’aimer, c’est encore résister à la noyade.
Il ne faut pas se méprendre : Titanic n’est pas un grand film "malgré" sa popularité. Il est un grand film parce qu’il a osé être populaire sans renier la grandeur. Il a voulu tout dire, tout montrer, tout éprouver — et parfois, c’est cela, le vrai romantisme. Le courage de croire que le cinéma peut encore, l’espace de trois heures, faire chavirer le monde.