Un tel titre a valeur de quintessence. On ne peut concevoir métaphore plus générique pour qualifier l’œuvre de John Cassavetes. Stream car elle ressemble à un torrent déchaîné, un flot tantôt polaire, tantôt torride, jamais tempéré, qui traverse en quatrième vitesse les eaux dormantes du cinéma ambiant. Love parce que c’est l’amour qui anime cet emportement, telle une obsession primitive qui rendrait compte de la perpétuelle polémique de mots et d’images qu’est la vie. Le courant Cassavetes, donc. On pourrait répertorier les terres familières dont il s’éloigne, repérer les nouveaux mondes dont il s’approche, sonder les abysses qu’il surnage, mesurer les bas-fonds qui l’irriguent. Mais très vite sa vigueur abat toutes les digues rassurantes. Son âpreté obstinée consiste justement à brouiller la cartographie coutumière, à troubler les horizons du paysage, à ériger la dérive des continents en principe d’incertitude. On pourrait aussi, comme on décoche un harpon-balise dans le cuir de la baleine blanche, expliquer son originalité de par sa marginalité. L’artiste n’a jamais cessé de crawler à contre-brasse de l’establishment hollywoodien. Son univers est si personnel qu’on peut s’y promener de film en film sans jamais y être dépaysé. Son art vivant est tatoué jusqu’au sang dans la peau de ses personnages, qui n’ont besoin d’aucune justification pour être aimés ou haïs et ne requièrent nul déchiffrage pour être compris. Personne n’est à même de les juger ou de les mépriser ; ils inspirent volontiers la tendresse et la compassion mais jamais la pitié. Ballottés par des bourrasques de blessures, d’interrogations, d’angoisses et de fous rires, ils ne poursuivent souvent que des chimères et courent de détresse en subterfuge. Or la mystérieuse circulation des ondes sentimentales, des flux affectifs par lesquels une émotion se perpétue en autrui sous une autre forme, constitue précisément l’objet et la quête de Love Streams, ballet en ombres bleues, brunes, jaunes et or, voilées de nuit, feuilleté d’excès et de privations dont les péripéties sont autant de touches de couleurs disposées sur la toile par un pinceau impressionniste.
Généreuse, minutieuse, sereine envers et contre tout, cette superbe chronique des écorchés dresse les portraits d’un homme et d’une femme portés l’un vers l’autre par les caprices du tourbillon. Ils se débattent, la tête à grand peine hors de l’eau, puis se séparent : l’étreinte de leurs désespoirs serait fatale. Lui, Robert Harmon, feuillette son quotidien comme les pages d’un journal du séducteur. Cet écrivain à succès est un misanthrope de luxe, un don Juan sans illusions cherchant à étouffer sa mélancolie sous les plaisirs : somptueuse résidence à Beverly Hills, champagne à gogo, demoiselles dans tous les placards. Il joue à plaire mais s’avère incapable de soutenir l’échange dès lors qu’il n’en a plus l’initiative. En place de nirvana, il se contente de longues bitures, fêtard éthylique que l’aube restitue invariablement à la carcasse du réel. Il flotte entre deux alcools, le dollar facile, vaguement excité par les tendrons californiens qu’il congédie d’un petit chèque. Elle, Sarah Lawson, affronte le sien par accumulation. Montagne de bagages, troupeau d’animaux domestiques, litanies de pitreries. Le génie versatile de Gena Rowlands, qui par la gestuelle, la mimique et l’abattage parvient à égaler Chaplin et Bette Davis sur leur propre terrain, brise la vraisemblance au profit de ses extravagances. Pour ne pas subir la contagion de sa démesure brouillonne et borderline, ses interlocuteurs (proches ou représentants de la loi) l’isolent délibérément d’une phrase, d’une sentence, d’un conseil thérapeutique. Quand elle dit "amour", une juge métallique répond "problèmes légaux" et lui retire sa fille. Quand elle demande comment gérer ce flux continu qui la noie, son psychanalyste lui conseille l’exutoire de la sexualité et lui intime voyage en Europe. Victime de la syntaxe raisonnante, elle exprime son désarroi par des syncopes et sa colère par un fantasme de meurtre. Robert, lui, bafouille, se décompose sous les œillades d’un travesti et s’acharne à saigner du visage, qu’il s’écroule ivre mort ou accepte, par honte masochiste de ne savoir aimer son fils de huit ans, la correction administrée par le mari de son ex-épouse. Tous deux dérivent au bord du gouffre, sans bien savoir quand et comment leur grand rêve a commencé à filer en quenouille.
Le jeu d’alternance qui les rapproche, avant qu’une convergence ne les unisse, suggère que la maternité frustrée de l’une est compensée par la paternité impromptue de l’autre, que la sédentarité frileuse et bien entourée de l’hédoniste désabusé contrebalance l’instabilité chaleureuse de la dépressive fantasque : providentiel ou pragmatique, un système d’équilibre organise les humeurs et gouverne leurs marées. Le cinéaste maintient longtemps le doute sur la nature de leur relation : vieux amants ? anciens amis ? Et soudain, au détour d’une réplique, le secret est levé. Ils sont frère et sœur. C’est-à-dire exactement inverses, le négatif et le positif d’un même modèle, d’une même matrice, d’un même instantané. Comme on dit de deux droites parallèles qu’elles ne se rencontrent jamais, sauf à l’infini, il n’est qu’un domaine où les contraires se rejoignent : la frontière entre le songe et la réalité. Robert et Sarah ont pour point commun de n’avoir jamais su les distinguer. Trop concret ou trop irréel, le monde extérieur n’est pas fait pour eux. Ce qui explique que chacun soit le seul individu en lequel l’autre peut avoir confiance. Voilà la vraie raison de leur irréductible amour. L’inceste ordinaire du cinéma, d’À Travers le Miroir à Sandra, génère une tension sourde que Cassavetes transmue en jubilation de la complicité gémellaire. Cet optimisme, tout en baisers sonores et embrassades fougueuses, agit comme un baume sur les plaies ouvertes de Robert et Sarah. Leur survie mentale se résume à être ensemble, ne serait-ce que provisoirement. Grâce à cette ébauche ou à cette séquelle de contact, un mince espoir finit par poindre derrière le désastre. Insuffisant toutefois pour dissiper le sentiment de crainte respectueuse qu’inspire la furie aveugle de certaines séquences, dignes d’un Faulkner, qui creuse l’expérience et l’ouvre à ce qui n’est pas encore nommé ou défini.
Préservée des tempêtes, la demeure de Woodrow Wilson Drive est un refuge pour Sarah, la chambre d’écoute des "presque pas fous". Retrouvailles au terme d’un récit rudoyé : le montage alterné de la première partie semble fait de bribes, coupées net et pourtant sans césures, d’un collage qui ne se réduit à aucun explicite. Leurs rencontres apparaissent sans lendemain, les silhouettes qu’ils croisent demeurent fugitives. Prince de l’esquive, Cassavetes préfère l’esquisse au didactisme des évènements — ainsi la liaison de Robert avec Susan, chanteuse noire et belle comme Billie Holliday. Il n’y a peut-être pas dans Love Streams d’image plus apaisante que celle de Diahnne Abbott allongée sur le divan, détendue ; après une nuit d’anxiété et de faux-semblants, sa personne s’épanouit sans mystère. La scénographie, inspirée par la tradition théâtrale, joue tout sur les visages en leur asservissant le cadre. Lors de la conciliation au tribunal, plutôt que d’affadir l’impact par des plans trop serrés, l’auteur vide l’image aux trois-quarts et ne garde qu’un profil sur fond blanc, décentré. Souci de peintre encore (peindre des âmes ?), la confidence de Sarah dans la cuisine : un jeu de caches naturels (une porte, une table) isole l’héroïne pour le regard du spectateur. Dévoiler ces échecs du langage, ces impasses de la communication, c’est guetter les mots sur les lèvres, laisser le temps de remarquer une ride aux commissures, un pli au front, un tremblement des paupières, un sourire figé sur des yeux qui tentent de n’avoir pas la fixité hagarde, une figure pochée et pleine des craquelures de la défaite. Troubles sensibles : les acteurs restituent d’instinct ce que chacun de nous paraît quand il agit ne se sachant pas vu. L’hésitation dans les actes et les paroles ne vaut pas indication psychologique. Car le réalisateur capte la vérité dans ces légers instants volés, dont les retards stratégiques déterminent les arêtes vives de sa mise en scène. Il suffit à cet alchimiste de la sobriété de quelques éléments visuels et sonores, la pénombre, un vieux blues de Mildred Bailey, pour que l’écran se charge du poids des moments rares.
Plus qu’un poème d’amour en prose, Love Streams se lit ainsi comme un art poétique de la navigation sur les fleuves tourmentés de la passion. Toujours un flux en repousse un autre, le refoule ou le recouvre partiellement. Il ne se rétrécit pas à de bonnes ou de mauvaises vibrations entre les êtres : c’est un mouvement alterné, contradictoire et ambivalent d’attraction et de répulsion, de rejet et d’attirance, de refus et de fascination, avec des vagues et des creux, des crêtes et des récifs, des élans et des chutes, des lames de fond et des accalmies. Moins un fluide qu’une force qui secoue, une série d’électrochocs à intensité variable, une cataracte d’affects dont on est malgré soi le jouet ou l’imprimante. Dehors, derrière les haies, le vaste monde est plein de lumière. Dessous, tout est brûlé. Là les flux errent, s’éparpillent, fuguent, se dissolvent et consument. L’intérieur de la maison est un capharnaüm où ils convergent, se mélangent, enflent, disjonctent, avec le même bonheur enfantin et la même tristesse qu’un tableau de Paul Klee. Véritable synthèse, condensé fructueux du cinéma de Cassavetes, Love Streams s’offre comme une traversée éberluée de son œuvre, de ses thèmes, de ses obsessions. Fêlé, fissuré, titubant, en perpétuelle dysharmonie, il pratique sans discours ni trémolos l’art et la manière de résister à l’usure, à la vanité et à la solitude. Comme toujours, les coups de masse portés aux conventions narratives nourrissent le chaos d’une grande forme constamment violentée. Mais le grouillement de la ville a cédé à une villa isolée. La bande, les copains ont disparu, tout comme l’effervescence protectrice et enveloppante du réseau. Un vide terrible a balayé tout cela. Le film porte d’un bout à l’autre la marque de l’irrémédiable : ce qu’il était possible de vivre l’a été, fiévreusement, mais est désormais repris ou gâché. Il ne reste qu’un frère et une sœur, entourés des animaux du sixième jour de la création, ceux de l’arche de Noé. Et bientôt plus qu’un homme lessivé, accoudé à son juke-box et affalé derrière une vitre battue par le déluge, image dernière d’un adieu sans retour.