Cette critique ne contiendra aucun spoil majeur.

Grand fan du “Shining” de Kubrick - sans la moindre originalité - je découvre au hasard de mes promenades sur le net ce “Burnt Offerings” (Trauma chez nous, la France et ses titres cons…) dont les commentaires, critiques et autres rumeurs webesques me soufflent que le chef d'œuvre de Kubrick lui doit beaucoup. Et qu’en dehors de ça, c’est aussi un excellent film, très souvent oublié des amateurs de maisons qui pratiquent le locatairicide sauvage.

J’ai pu constater que tout ça était on ne peut plus vrai. Critiquons.


Pas vu sur Airb n b

Adapté du livre “Notre vénérée chérie” (pas lu mais désormais en haut de ma pile à lire), succès commercial à l’époque, par Dan Curtis, le film raconte le séjour estival des parents Rolf et de leur fils. Ils sont intéressés par une ancienne demeure victorienne, prêtée par les habitants, le frère et la sœur Allardyce en échange d’une somme dérisoire, avec comme contrepartie de veiller sur leur vieille mère cloîtrée dans sa chambre au dernier étage de la demeure. Quelque chose de simple : lui déposer trois fois par jour un plateau devant la porte, la vieille dame (la vénérée chérie du titre) ne souhaitant clairement pas rencontrer de visiteurs. Marian Rolf, fascinée par la maison, est enchantée, son mari Ben, beaucoup plus sur la réserve sent le coup fourré, d’autant que les deux propriétaires sont plus inquiétants que réellement chaleureux.


Mais la maison est magnifique, l’affaire belle, la famille Rolf accepte. Et le fan aguerri se doute que c’est une erreur qu’ils vont payer très cher.


Si vous êtes amateur de rythme haletant, de débauche d’effet ou de terreur frontale, ce “Burnt Offerings” ne sera clairement pas votre came. Si en revanche l’horreur insidieuse, la fameuse “inquiétante étrangeté” (très inquiétante pour le coup) et l’utilisation de l’atmosphère et des personnages pour vous coller un bon frisson le long de la colonne est votre alpha et omega du film d’épouvante, vous êtes au bon endroit. Car le film va distiller, patiemment, le long de ses deux heures, cette sensation ténue mais insistante de dégradation de la cellule familiale, au travers de divers incidents qui vont saper peu à peu les Rolf. Peu de fantôme grimaçant - à l’exception d’un chauffeur de corbillard qu’on préférerait voir enfermé dans sa bagnole à double tour - ou d’hallucinations ici, jusqu’à un certain point, on pourrait même avec un peu de mauvaise foi se dire que la maison n’est pas hantée mais que les Rolf souffrent juste de l’isolement au point que les tensions éclatent (comme une certaine famille T., tiens donc…). Si la réalisation de Curtis est plus fonctionnelle que réellement habitée - on est pas chez Kubrick - elle demeure très efficace et transcendée par une maison dont l’ambiance est la réussite centrale du film, d’autant qu’elle ne repose presque jamais sur les facilités comme l’obscurité et l’orage. Non, la maison de Burnt Offering est lumineuse, paisible et languide sous le soleil d’été et devenant pesante avec subtilité, une vraie carte postale empoisonnée.


Cellule familiale capitonnée

L’atmosphère de la maison ne suffit évidemment pas à expliquer la réussite de Burnt Offerings. Son héritier l’a montré, il faut des acteurs investis. On ne dira pas le contraire pour ceux-là : Olivier Reed, au départ patriarche d’apparence légèrement sanguine mais résolument aimant révèle son côté profondément instable, qu’un trauma récurrent vient ébranler en définitive beaucoup plus facilement qu’il paraît, face à une Karen Black, son épouse, de plus en plus froide et déconnectée du danger qui plane sur la sécurité de sa famille, trop obsédée par la “vénérée chérie” qu’elle nourrit (à plus d’un titre). Quant à Bette Davis, qui campe au début un personnage plus léger, c’est par elle que l’aspect un peu plus poignant du film finit par surgir, en tant que victime de la maison. On ressent une réelle détresse chez ces personnages et le glissement inéluctable se manifeste - outre par leur jeu très efficace - dans leur apparence physique ou vestimentaire, qui laisse entrevoir les issues dramatiques que leur réserve le film.

Au passage, pour un film de cette époque, je trouve assez impressionnant l’acharnement du scénario sur Davey, le fils Rolf. Aujourd’hui, c’est la mode pour les films d’horreur de pas être sympa avec les gamins mais Burnt Offerings, à l’époque où il est sorti ne dépareille pas vraiment, même si sobriété oblige, on aura ici ni gore ni mise à mort spectaculaire (enfin, ça dépend pour quel personnage…).

Et puisqu’on cause scénario et glissement...


Reprends un peu de Freud

Je parlais d'inquiétante étrangeté plus haut, pas pour jouer les étudiants en littérature 1ère année mais parce qu'elle caractérise à merveille "Burnt Offerings" : sa réalisation, très classique comme dit et son parti pris de luminosité et de cadre idyllique exploite à fond ce qui sert de terreau au fantastique, à savoir la fissure dans la normalité. Cette fissure qui nourrit une sensation de malaise grandissant face à un film dans lequel pourtant il ne se passe "rien de grave" (rien qui permette de sauter directement à la conclusion "maison hantée" en tout cas) où de très subtiles fausses notes font irruption dans la partition ordonnée du quotidien. C'est d'ailleurs plus en ça que je trouve Burnt Offerings très proche de Shining que par sa proposition de départ : instiller la peur de façon latente, dans des attitudes étranges, des dérapages que les personnages se hâtent de minimiser, par ce regard extérieur qui nous permet, en mettant chaque incident, chaque mot malvenu bout à bout de mesurer l'abîme qui s'ouvrent sous les pieds des personnages.


Au passage, on devine aussi l'envie d'égratigner l'obsession matérialiste, notamment via le personnage de Marian, obsédée par la maison au point d'en devenir aussi inquiétante qu'elle : favoriser un confort tout matériel au bonheur qui lui ne peut se quantifier et par extension, demeurer dans une situation pourtant invivable par simple esprit pratique, cela aboutit à mourir à petit feu. Et je n'extrapole pas vraiment, Marian le dit elle-même au cours du film : en-dehors de la maison, "elle n'a rien". Même un matérialiste comme moi peut mesurer sans problème l'aveu de vide intérieur que ça implique.


Bref une horreur très humaine, très rattachable, qui ne peut que faire de Burnt Offerings un grand film ...


S'il n'y avait...

Portes closes

J’avoue avoir eu une vraie frustration sur la fin de ce “Burnt Offerings”. Pas qu’elle soit mauvaise, au contraire, elle se paye même le luxe d’un peu de spectaculaire qui tranche résolument avec sa tonalité plutôt calme jusqu’ici mais … elle est extrêmement prévisible. Pas par paresse d’écriture ou grosse incohérence, juste parce qu’il y a eu beaucoup d’autres films après celui-ci, que cette ficelle a été utilisée et surutilisée et qu’elle se voit maintenant à des kilomètres, même quand le film est subtil. Et je trouve ça frustrant car je pense que pour ceux qui l’ont découvert à l’époque, le final devait être dément et on peut supposer que le film a filé des cauchemars à un bon paquet de spectateurs.

Seulement voilà : Burnt Offerings a vieilli. Déjà dans sa réalisation, sa lumière, son jeu - Shining qui sortira 4 ans plus tard était déjà beaucoup plus moderne - mais aussi par sa construction, copiée, recopiée, ré utilisée, qui dilue inévitablement ses effets. Les quelques coups d’éclats du film et de la réalisation en deviennent même parfois contre-productifs (je pense à l’utilisation pas toujours très heureuse du seul “fantôme”). De sûrement terrifiant à sa sortie, le film ne demeure qu’inquiétant aujourd’hui. C’est déjà bien - très bien même - mais on peut regretter que ses intentions, bien visibles, de nous marquer se trouvent amoindries par le temps ( bon vous me direz, pas mal de contemporains disent la même chose de Shining aujourd’hui). D’autant plus triste que ce film a été complètement oublié et que ce n’est vraiment pas mérité.

Reste qu’il m’a laissé une sensation de malaise larvé, une légère angoisse, comme ces odeurs indescriptibles qui règnent dans les greniers, entre temps qui a passé et étrangeté dans leurs recoins sombres. Une très belle découverte, d’autant que le film est ressorti chez nous en blu-ray dans une version très propre. A découvrir.

C’est à voir si

Vous aimez Shining de Kubrick

Vous aimez Shining de King

Vous aimez les maisons hantées quoi qu’il arrive

Vous appréciez les rythmes lents et les économies d’effets

Vous trouvez que le papier peint à fleurs reste le truc le plus terrifiant de l’histoire de l’humanité

Vous faites partie de ces gens qui ne voient jamais rien venir dans le scénario

Laissez tomber si

Vous n’aimez pas le Shining de Kubrick parce que vous trouvez ça long

Vous n’aimez pas le Shining de King parce que vous trouvez ça chiant

Vous n’aimez pas les films à la réal datée

Votre maximum de tolérance à la trouille est “Chair de Poule”

Vous n’aimez pas les films lents

Vous voulez du gore

SubaruKondo
8
Écrit par

Créée

le 23 janv. 2023

Critique lue 30 fois

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