Une épopée antique honorablement dégrossie
Mon chien me manquera
Le rapt sacrilège d’Hélène, reine de Sparte, perpétré par le prince troyen Pâris, constitue une injure que Ménélas ne saurait souffrir. L’honneur de la lignée étant compromis, Agamemnon, son frère et puissant souverain de Mycènes, fédère sous sa bannière l’ensemble des armées helléniques pour arracher Hélène aux remparts de Troie — l’issue de ce conflit funeste reposant, en dernier ressort, sur les épaules d’un seul homme : Achille.
Tout le monde meurt. Aujourd’hui ou dans cinquante ans, qu’importe
I. L’impossible gageure d’une adaptation fidèle
Il sied, à en croire les exégètes les plus intransigeants de la lettre homérique — confession dont je ne me déroberai point, n’ayant jamais moi-même parcouru le texte originel —, de reconnaître d’emblée l’impossibilité matérielle et quasi ontologique de transposer l’Iliade dans son intégralité foisonnante, tant l’œuvre grouille de personnages secondaires et de circonvolutions narratives inextricables. Les puristes les plus chatouilleux ne manqueront assurément pas de fustiger certaines libertés qu’ils jugeront impardonnables : cette guerre décennale ramassée avec une désinvolture coupable en une quinzaine de jours à peine, ces destins de figures tutélaires comme Agamemnon ou Ménélas radicalement dénaturés, cette relation si subtilement ambiguë liant Achille à Patrocle édulcorée par un scénario soucieux avant tout d’accessibilité populaire. Ces entorses, quoique regrettables aux yeux des lettrés les plus rigoristes, n’empêchent nullement le récit de captiver son auditoire durant ses deux heures et quarante minutes bien sonnées, sans qu’à aucun instant la lassitude ou l’ennui ne viennent s’y immiscer sournoisement.
Seuls les enfants et les fous se battent pour l’honneur
II. Des affrontements d’une intensité mémorable
Les séquences de combat constituent, sans conteste aucune, le fleuron le plus incontestablement précieux de cette entreprise cinématographique. Le duel opposant Achille à Hector, chorégraphié avec une telle minutie et une science consommée du mouvement, compte assurément parmi les affrontements les plus saisissants, les plus viscéralement crédibles que le cinéma de guerre antique ait jamais eu l’honneur de porter à l’écran.
Si tuer est ton seul talent, c’est ton fardeau
III. Eric Bana, pilier moral d’une fresque tragique
Eric Bana incarne, avec une dignité et une noblesse qui forcent l’estime la plus sincère, le véritable centre de gravité éthique et tragique du récit tout entier. Son Hector, empreint d’une gravité mélancolique et d’une droiture qui ne se dément jamais, offre un contrepoids bienvenu, presque salvateur, à l’arrogance orgueilleuse qui caractérise son adversaire achéen.
IV. Une désacralisation salutaire du mythe
Le parti pris consistant à évacuer totalement le mysticisme de l’auteur de ce long poème et les interventions divines de jadis mérite d’être salué avec une chaleureuse considération : ce choix scénaristique audacieux transfigure la légende immémoriale en un conflit géopolitique et proprement humain, où les mortels demeurent seuls comptables de leur destinée, sans le secours ni l’entrave d’aucune puissance céleste ou d’aucun caprice olympien.
V. Une distribution d’une inégalité manifeste
Il faut néanmoins déplorer, avec une franchise que la courtoisie critique n’interdit point, un casting dont l’homogénéité laisse cruellement à désirer. Si la stature physique de Brad Pitt impressionne indéniablement par sa musculature sculpturale, son incarnation d’Achille verse par instants dans un ridicule involontaire, trahissant cette allure de vedette hollywoodienne résolument contemporaine, égarée comme par mégarde parmi les vestiges poussiéreux de l’Antiquité. Le couple que forment Orlando Bloom, en Pâris aussi exaspérant qu’irrémédiablement pusillanime, et Diane Kruger, dont l’Hélène demeure cruellement effacée, souffre d’un déficit d’alchimie criant qui prive le récit tout entier de cette tension amoureuse censée pourtant en constituer le ressort initial et fondateur.