Éprouver l'égalité dans une couple ça donne quoi ?

Dans Trois couleurs : Blanc, on nous parle du couple. Est-ce que l’amour ça marche ? Le réalisateur exprime ses réflexions sous le prisme de l’égalité, ou plutôt de la non-égalité, et plus précisément du rapport entre dominant et dominé, qui existe dans le couple.

Au début du film, c’est Dominique qui “tient les rênes” : elle demande et obtient le divorce pour mariage non-consommé. Karol est humilié. Son impuissance est étalée en plein jour. Juliette Binoche fait une brève apparition à ce moment-là. Son personnage, Julie, entre par erreur dans la salle d’audience. Cette même scène est dans Bleu du point de vue de Julie cette fois. Revenons à Blanc, au cours du procès, Karol cherche vainement à expliquer sa situation au juge dans un français mal assuré. Son avocat finit par se contenter de traduire les propos qui sont échangés en français au lieu de défendre véritablement les intérêts de son client. Cette inégalité face au langage traduit en fait l’injustice dont Karol est victime face au juge et à l’appareil d’État. Suite au divorce, il perd tout : sa carte bancaire est inutilisable, on la lui détruit, il se retrouve, seul, à la rue, dans un pays étranger. Il est en position d’infériorité par rapport à Dominique. Et elle ne cesse de le provoquer, de le tester, de l’écraser (pour qu’il se relève). Tout au long du film ensuite, on voit Karol qui veut s’en sortir. Il fait tout pour se réhausser à ses propres yeux et à ceux de la femme qui l’a abandonné. Il l’aime encore, il se met donc en pleine reconquête de celle-ci. De brave amoureux éconduit, Karol se change en calculateur capitaliste. Pour revoir Dominique, il va jusqu’à mettre en scène sa propre mort. Dominique se retrouve accusée du meurtre de son ex-mari. Cette fois c’est elle qui fait les frais de l’inégalité de la justice à l’égard des étrangers et se retrouve condamnée et incarcérée.

Mais finalement Karol est-il en reconquête de sa femme ou de sa position de dominant ? Les deux à la fois. Il est à la recherche de l’égalité perdue. Nous sommes témoins de cette inégalité au sein du couple, de ce rapport dominant/dominé qui s’interchange au fil du film (et aussi hors-champs temporel, avant le début et après la fin du film). C’est ça qui maintient le couple. Cela suggère que l’amour, dans la relation amoureuse, est nécessairement accompagné de cette interchangeabilité de ces positions. Interchangeabilité qui représente un point d’équilibre malgré l’instabilité. Cela serait le seul moyen d’entretenir une relation amoureuse, en tendant à l’égalité dans cette alternance. C’est du moins la question qui est posée par le film, et le mode de fonctionnement effectif pour les deux protagonistes.

La notion d’égalité traitée ici passe par plusieurs canaux ; l’inégalité de statut à la fois dans la société et dans le couple. L’État, tant français que polonais, fait preuve d’une grande injustice à l’égard des étrangers. Et la violence, dont les deux protagonistes sont capables de faire preuve pour écraser l’autre, leur permet de se séduire l’un l’autre. Tous les coups sont permis. Le point final de l’histoire est le plan de Dominique derrière les barreaux de la prison, qui fait un geste à Karol pour lui faire comprendre qu’elle l’aime et qu’à sa sortie de prison ils vont se remarier.

Le postulat du film est qu’il n’existe pas d’égalité. « C'est une histoire sur la négation de l'égalité. Le concept d'égalité suggère que nous sommes tous égaux. Or je pense que ce n'est pas vrai. Personne ne veut vraiment être l'égal de son prochain. Chacun veut être plus égal. » (Krzysztof Kieślowski). Mais quand deux êtres inégaux luttent pour prendre l’ascendant l’un sur l’autre, ne sont-il pas en train de toucher du doigt cette fameuse égalité ?

Ce changement de rapport de force peut être vu comme une guerre, un savant mélange amour/haine. “Quand je te dis que je t’aime tu ne comprends pas. Quand je te dis que je te déteste tu ne comprends pas non plus. Tu ne comprends rien.” (de Dominique à Karol au début du film dans le salon de coiffure). Cette guerre menée entre eux se matérialise dans leurs rapports sexuels : par l’impuissance ou l’érection de Karol qui symbolise la perte ou la reprise d’ascendant.

Avec l’omniprésence de la couleur blanche, on décèle un certain symbolisme, jusqu’au flash de lumière blanche au moment de l’orgasme final (blanc qui est aussi la couleur du sperme).

al4_cine
10
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Films à voir selon al4_cinema

Créée

le 19 mai 2022

Critique lue 17 fois

al4_cine

Écrit par

Critique lue 17 fois

1
1

D'autres avis sur Trois couleurs : Blanc

Trois couleurs : Blanc

Trois couleurs : Blanc

8

Watchsky

306 critiques

Quelque part en Pologne

Second volet de la trilogie des Trois Couleurs de Kieslowski, Blanc s'attache à analyser la notion d'égalité telle que représentée dans la devise de la république française, et ce à travers le...

le 28 janv. 2022

Trois couleurs : Blanc

Trois couleurs : Blanc

7

Eric-Jubilado

6840 critiques

Vif, amusant, stimulant...

Si, au sein de la trilogie des "Trois Couleurs", "Blanc" est un film un peu déphasé par rapport à "Bleu" et "Rouge", sans doute parce que bien plus "terrien", enraciné dans la réalité sociale de la...

le 21 juil. 2016

Trois couleurs : Blanc

Trois couleurs : Blanc

5

valbrazon

413 critiques

Critique de Trois couleurs : Blanc par valbrazon

Je n'ai pas vraiment accroché a cette suite, j'avais pourtant hâte de le voir car le premier film était excellent avec sa musique et ses plans, et aussi son choix d'actrice. J'ai trouvé que le...

le 3 févr. 2013

Du même critique

Adieu à Venise

Adieu à Venise

8

al4_cine

107 critiques

Critique de Adieu à Venise par al4_cine

Le film, classique du cinéma italien, est un genre de huis clos en plein air entre les deux protagonistes. Au cours de leur déambulation dans Venise, ils parlent. Les premières minutes nous laissent...

le 19 mai 2022

Sentinelle sud

Sentinelle sud

10

al4_cine

107 critiques

Une sacrée claque

C'était pas plus mal d'avoir été seule dans la salle de cinéma. Ça m'a permis de pleurer toutes les larmes de mon corps tranquille. Elles ne s'arrêtaient que pour laisser s'esquisser un sourire...

le 25 nov. 2022

L'École du bout du monde

L'École du bout du monde

9

al4_cine

107 critiques

Redonner du sens aux choses

Le retour à la terre, à la nature, à l'essentiel. Il faut parfois être contraint et forcé pour s'ouvrir, abandonner nos préconçus. Ugyen, le personnage principal, n'a pas la vocation d'être maître...

le 22 juin 2022