Souffler les 100 bougies d’un film est fait encore assez rare et pas anodin dans le paysage cinématographique mondial. 3 Bad MenTrois sublimes canailles pour son titre francisé – est le dernier film muet de l’immense John Ford.

C’est un film charnière dans la carrière du réalisateur : grand succès au box-office, il marque le début d’une « pause » de 13 ans dans la réalisation de westerns (jusqu’à La Chevauchée fantastique en 1939). Cette interruption s’explique par plusieurs raisons. Tout d’abord le montage du film a été un traumatisme pour Ford : le réalisateur a estimé que la Fox avait charcuté le film et n’avait pas respecté sa vision artistique. Ensuite l’arrivée du parlant bien sûr (avec le Chanteur de Jazz en 1927), une innovation qui dans un premier temps se marie bien mal techniquement avec le western et ses tournages en extérieur, dans les grands espaces souvent très venteux. Enfin un désir de reconnaissance pour son talent de réalisateur : le public connaît une certaine lassitude pour le genre, devenu un produit de série B fabriqué à la chaîne, et Ford souhaite être reconnu comme un grand cinéaste d’Hollywood. Durant ces 13 années, il se tourne donc vers les films de guerre et les comédies.

Le film s’inscrit dans le contexte de la grande Ruée vers l’Or du Dakota en 1877, ce moment très représenté au cinéma où des milliers de pionniers s’étaient rassemblés en un même lieu pour attendre le fameux coup d’envoi d’une course à la terre. Nos trois canailles sont Bull Stanley, Mike Costingan et ‘Spade’ Allen, une joyeuse troupe de hors-la-loi spécialisée dans le vol de chevaux. Alors qu’ils s’apprêtent à attaquer une caravane qui s’est faite distancée du reste d’un convoi de pionniers à la suite d’une avarie, les trois lurons se font coiffer au poteau par un autre gang de bandits, qui tue le paternel Major Carlton, laissant comme unique survivante sa fille Lee. Touchés par la détresse de la jeune fille, nos trois canailles décident de l’adopter et de la protéger, s’improvisant « gardes du corps » et se mettant à la recherche d’un homme fort et assez fringant pour devenir son mari.

Tom Santschi, J. Farrell MacDonald et Frank Campeau, les trois acteurs qui incarnent nos canailles, sont excellents. Les personnalités des trois personnages se complètent à merveille, entre l’émotif alcoolique, le cowboy perché et le bourru chef de gang. En tant que spectateur, on s’attache presque instantanément à cette joyeuse troupe.

Ils affrontent bientôt le méchant shérif, Layne Hunter incarné par Lou Tellegen, un homme corrompu qui se cache derrière son badge en étoile pour diriger une bande de criminels, avec la ferme intention de doubler les colons et de s’emparer des meilleures terres disponibles.

Outre sa mise en scène millimétrée et sa bonne dose d’humour, le film compte à mon sens l’une des scènes les plus mémorables de tout le cinéma muet : la spectaculaire « course à la terre ». Ford voulait du grandiose ! La séquence, tournée sur deux jours uniquement, rassemble des milliers de figurants et des centaines de chariots qui se précipitent tambours battants à travers la plaine. Le cinéaste y a ajouté certains détails authentiques (et improbables) de la véritable Ruée de 1877, qui rendent le tout particulièrement épique. On y voit par exemple un bébé tomber d’une charrette et être oublié par les parents totalement obnubilés par la course (et ramassé in-extremis par des colons lancés à plein galop). On y croise également toute sorte de véhicules, à l’image de cet homme qui participe à la course sur un vélo tiré par un cheval. Déjà en 1926, John Ford et les studios ne reculaient devant rien pour obtenir des images spectaculaires, utilisant plusieurs caméras synchronisées pour obtenir différents angles de vue, et enterrant certains objectifs pour donner l’impression au spectateur que les chevaux et les charriots foncent sur eux. La technicité de la séquence est tout bonnement incroyable.

Trois sublimes canailles est définitivement un film à voir, ne serait-ce que pour le tour de force que représente cette fameuse séquence de Ruée du Dakota. Bijou du cinéma muet, à la fois épique et drôle, le film est désormais tombé dans le domaine public – et donc visible gratuitement ! A ne pas manquer !

Créée

le 8 janv. 2026

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D. Styx

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