Premier film de Stéphane Freiss, réalisé en 2022, après une longue carrière de comédien au cinéma et au théâtre.
Le contexte du film se situe dans les Pouilles, dans le sud de l'Italie, au moment de la récolte des cédrats à laquelle viennent participer chaque année plusieurs familles françaises et juives orthodoxes. C'est que l'enjeu est important, le cédrat fait partie des "quatre espèces végétales" indispensables au bon déroulement de la fête juive de Souccot (fête des Cabanes).
Le film met en scène deux personnages qui sont Elio, le propriétaire de la ferme qui accueille les familles et Esther, une jeune femme juive appartenant à ces familles.
Alors qu'Esther, encore célibataire à 26 ans, soumise à l'autorité du père et à des règles de vie très contraignantes, sent sa foi vaciller, Elio, succède, par devoir, à son père qui vient de décéder pour conduire le domaine.
Pour Esther, la vie est tracée par de lourdes traditions même si son père, puits de science rabbinique, semble bienveillant. Elle sait que le moment venu, on finira par lui imposer un mari et qu'elle devra rentrer, de gré ou de force, dans le rang. Pour Elio, l'obligation (morale) par obéissance au père de reprise du domaine l'a amené à se séparer de sa femme retournée à la ville, à Rome et à abandonner l'espoir d'une carrière artistique.
Mais que ce soit Esther ou Elio, les poids du père et de la tradition associée sont tels que les choix de vie différents de ce qui est tracé par la tradition semblent impossibles ou inconvenants. Le film va examiner le difficile cheminement possible de libération de ces carcans pour ces deux personnages. Ce cheminement va dépendre de l'aide que chacun va pouvoir puiser chez l'autre.
Deux choses sont remarquables dans ce film. La première est le contraste saisissant entre la vie austère et rigoriste de ces familles juives orthodoxes dans une campagne italienne riante et solaire. La deuxième est l'absence de passion mais la forte présence de la raison entre Esther et Elio. La relation qui nait entre eux deux, demeure très chaste et n'ira pas plus loin que le contact en cachette de leurs mains. Tout l'enjeu du film pourrait se résumer ainsi : est-ce que la raison a une chance de se transformer en passion ?
Le cri d'Elio à la fin du film au départ d'Esther, avec sa famille, "ne renonce pas " peut en être une clé …
D'un point de vue distribution, on retrouve une Lou de Laâge parfaite, complètement investie dans le rôle d'Esther. Je n'ai encore jamais été déçu par cette actrice au cinéma que ce soit dans le rôle de Kitty dans "Anna Karenine" (Duguay), du médecin dans "les Innocentes", dans "Blanche comme neige" ou d'autres …
Son travail sur les expressions de son visage, passant d'une attitude fermée et froide à un début d'ouverture jusqu'au sourire chaleureux est magistral et très convaincant. Même ses silences sont assourdissants … Et Riccardo Scarmaccio dans le rôle d'Elio est tout aussi efficace ; son personnage répond point par point au personnage d'Esther jusqu'à provoquer la parole libératrice d'Esther quand elle évoque le monde dans lequel elle tente de se débattre.
Très beau film que j'avais découvert à l'occasion de la critique d'un éclaireur (JuneVir)