Avec une éternelle reconnaissance pour "L'Étrange Festival", qui en est cette année à sa 32e édition et l'avait invité l'an passé pour présenter notamment "Mavr" (aka "Moor" aka "Le maure de Karatas") et "Cadet", on retrouve Adilkhan Yerzhanov en son fief, le Forum des Images, malheureusement devenu le seul endroit où visionner ses films en salle en France puisqu'il semble en passe de s'imposer comme le plus grand des cinéastes mal - ou carrément pas - distribués chez nous (alors qu'il y a encore quelques années "Assaut" sortait sur les écrans hexagonaux avec un bel accueil critique, à se demander ce qu'il a bien pu se passer entretemps).
Il est ainsi peu probable que "Turgaud" trouve preneur sous nos horizons, d'autant plus regrettable qu'il condense tout ce qui m'emballe le plus dans l'univers du facétieux cinéaste kazakh : cette veine de néo-western d'Asie centrale sombre et violent dont la tension immobile et le sens de l'espace évoquent Sergio Leone (véritable figure tutélaire du sommet "Steppenwolf"), ces éclats de brutalité sèche à la Craig Zahler, ces saillies d'humour pince-sans-rire aussi désespéré que décalé dans la lignée du Kitano de la grande époque, le tout saupoudré de satire politique d'un système à la fois féodal et ultra-capitaliste jusqu'à un degré de corruption proprement indécent - une dimension qu'explorait plus particulièrement "Cadet" au prisme de l'horreur glauque et du film de fantômes - pour en fin de compte ne plus ressembler à rien d'autre qu'à lui-même.
Les grands habitués de ses castings sont évidemment tous de la partie, à commencer par le charismatique Berik Aytzhanov, qui amène de surprenantes nuances tant physiques qu'émotionnelles (mot probablement mal choisi mais qu'importe) dans ses rôles pourtant en apparence similaires de mercenaires taiseux, impassibles et traumatisés à divers degrés par leurs propres exactions, et l'immense Anna Starchenko (qu'on avait eu la chance de voir en chair et en os l'an dernier au côté du cinéaste), étonnamment rigide ici non plus en victime mais en... ancienne victime de violences devenue tueuse à gages, chargée d'éliminer le gros porc amorphe et cruel de politico-mafieux qui a engagé le premier pour le protéger à l'approche d'élections truquées. On retrouve par le biais de son personnage, en plus explicite cette fois via cette figure de la vierge à l'enfant qu'elle incarne en réalité dans les trois volets du triptyque que constituent "Spteppenwolf", "Moor" et "Turgaud", cette personnification d'une rédemption dans le sang que l'anti-héros masculin cherche sans le savoir.
À vrai dire, certaines figures commencent à joliment s'imposer dans le cinéma de Yerzhanov, du frère indigne de confiance (qui laisse ici à la merci de leur boss sa famille comme garantie, puis intrigue en vue de changer de camp pour des raisons purement vénales), aux protagonistes mutiques dont la psychologie passe essentiellement par les actes ou par leur refus (bien qu'ici Aytzhanov soit légèrement plus loquace qu'à l'accoutumée), d'une lenteur maniériste jamais pour autant dénuée de narration visuelle faisant avancer le récit (un maniérisme qui va d'ailleurs jusqu'au split-screen, entre autres), à l'humour inapproprié des brimades infligées à certains personnages choisis à dessein pour leur gueule ou leur gabarit (cf. ici l'employé d'hôtel contraint à chaque apparition d'improviser une danse ridicule sous la menace d'une arme), sans oublier bien sûr les paysages quasi désertiques de la steppe kazakh, participant idéalement de cette atmosphère de western amoral mais aussi de ce paradoxal romantisme faussement nihiliste qui sous-tend les films du bonhomme, presque à la Peckinpah par moments.
Certains sectateurs de cette avant-première semblent avoir trouvé au film des longueurs inhabituelles, je dirais pour ma part qu'il passe de perdre un point pour le semblant de valse-hésitation de son dernier faux climax dont l'étrange mexican standoff aux loyautés fluctuantes en fait un peu trop dans le décalage forcé, mais quand bien même, le style et le propos de Yerzhanov continuent de me fasciner, et touchent avec cet espèce de film-somme à une forme d'aboutissement dans l'épure hiératique, à la fois truculente et mélancolique, tragique et politique, entrecoupée de morceaux de bravoure génialement minimalistes (cf. l'attaque de la voiture blindée dans le tunnel) et toujours magnifiée par son atmosphère de fin de monde sans vraiment flirter pour autant avec la dystopie à la Carpenter de "Moor", film finalement tout aussi hanté et fantomatique que "Cadet". Plus terre-à-terre, "Turgaud" n'a en effet nul besoin d'inventer l'horreur de la voyoucratie sans retenue qu'il dépeint, allégorie somme toute plus universelle qu'il n'y paraît des plus obscènes injustices de notre époque, du règne de l'argent sale au sacrifice des innocents à des fins d'enrichissement et de domination.