* Attention, ça va un peu (beaucoup ?) spoiler donc je ne vais pas m'amuser à tout masquer, enfin si tant est qu'on puisse spoiler "La bible" ou "Le seigneur des anneaux", en gros t'es censé connaître un minimum quand-même, mais si tu veux découvrir par toi-même ce que Nolan en fait, autant commencer par aller voir le film - ah et puis ça va être interminable aussi, mea culpa... ou plutôt "hḗmarton" comme on disait en Grec ancien *
Les griefs contre Chris Nolan en 2026, c'est un peu comme les tatouages ou les T-shirts Nirvana : le gros du public n'en a toujours pas ou s'en fout, mais parmi les gens qui en ont, suffisamment nombreux tout de même pour agacer sur les réseaux ou dans les allées des centres commerciaux, hormis quelques sincères pour qui ça fait sens, on trouve surtout des lemmings sniffeurs de tendances (qui souvent en parlant de suivisme n'ont pas la moindre idée de ce qu'est "Following") ou des gros beaufs qui cherchent à se faire mousser mais ne savent au fond, eux non plus, absolument pas de quoi il est question - j'inclue une palanquée de pseudo cinéphiles pour qui Nolan - au même titre que Denis Villeneuve - sert depuis des années de "marqueur de cinéphilie inversé", en mode "ce que je hais me définit", option anti-américanisme primaire (l'un est pourtant Britannique, l'autre Canadien, avec des sensibilités clairement différentes du faiseur américain moyen, cherchez l'erreur) et rejet automatique des films dont le succès est proportionnel au budget... les mêmes souvent qui se paluchent sur des purges prétendument indé et pourtant infiniment plus conformistes et racoleuses, des Safdie (dont l'un joue masqué dans "L'odyssée", tiens) à Ari Aster en passant par Robert Eggers ou mes coups de gueule et (films en) cartons du moment, "Obsession" et "Backrooms".
Autant dire qu'il n'y a pas de quoi être surpris de l'accueil de "L'odyssée" dans certains cercles, à rebours d'une critique élogieuse et des retours dithyrambiques de mes contacts les plus éclairés, avec pour cibles un peu trop faciles à mon goût :
1) le supposé "wokisme" du film : Hélène de Troie et sa soeur Clytemnestre sont noires, la belle affaire, tandis qu'Elliot - ex Ellen - Page, que Nolan avait déjà fait tourner 16 ans auparavant, incarne le touchant Sinon, soldat sacrifié pour faire entrer le fameux cheval de Troie dans la cité, au sort bien plus tragique ici que dans "L'Énéide" de Virgile (le personnage n'étant jamais mentionné par Homère me semble-t-il) ;
2) un féminisme jugé opportuniste de la part d'un cinéaste dont certains prétendaient qu'il aurait un "problème" avec les femmes, aux rôles trop secondaires dans ses films : la scène où Circé, d'abord vindicative face à Ulysse, finit par se résigner et rendre leur forme humaine à ces "porcs déguisés en hommes" est pourtant l'une des plus habitées du film, et la frustration de Pénélope vis-à-vis de son statut de "reine sans pouvoir" tout à fait de circonstance au regard du récit d'origine, tandis que le cheval de Troie pratiquement symbolique d'un viol, du moins dans la manière dont Ulysse finit par dépeindre la violence qui en a découlé, est plutôt une belle idée ;
3) un prétendu "américanisme" donc, de l'ambition confondue avec une prétention supposément disproportionnée au "grandiose" (dirait-on aujourd'hui la même chose de "Lawrence d'Arabie", influence avouée dont les moyens sont comme ici pleinement justifiés par le sujet ?) jusqu'au casting de stars parfois sous-employées, en passant par un sous-texte qualifié de cliché sur un impérialisme que le cinéma hollywoodien, soi-disant repaire de "démocrates bien-pensants" malgré son ultra-capitalisme intrinsèque, voudrait désormais donner l'impression d'expier : un comble pour un réalisateur anglais, entré au cinéma par des films à petit budget, et qui frappe depuis des années par sa singularité dans le paysage hollywoodien actuel, avec ses films tournés sur pellicule, en décors réels, aux effets spéciaux analogiques, sans fond vert ni recours à l'IA, sans storyboard préétabli pour conserver la liberté créative du cinéma indépendant, sans promo virale préfabriquée en courtisant influenceurs ou autres sites web putaclics, et toujours écrits et produits par Chris Nolan lui-même, dont la récurrence jamais démentie dans ses films de certaines thématiques et obsessions toutes personnelles est une véritable anomalie aujourd'hui sur des projets à cette échelle, et tient essentiellement au contrôle absolu que lui ont conféré ses cartons successifs au box-office.
Ce qui est plus surprenant à vrai dire - ou pas, remember le Covid, le conflit ukrainien et j'en passe - c'est que tous les détracteurs de Nolan sont désormais des spécialistes d'Homère et de son oeuvre (pour ne pas dire de la Grèce antique, certains s'en moquant déjà fort bien d'ailleurs : https://www.facebook.com/lapin.radin/posts/pfbid05VHhiXgUefyiBdfc99G22XLwaaAtdrhoBjqAqSni1pJE6Cb4F34yopLmdA7K4yQGl), des fanzouzes exégètes qui attendaient de Nolan une "adaptation" (sic) fidèle en tous points, en bref pas des gens comme vous et moi qui ont lu "L'odyssée" contraints et forcés au collège et se sont un peu faits chier avant de le redécouvrir plus tard (ou pas) et de l'apprécier davantage (ou pas). On a donc droit tous les deux posts sur le film à des reproches sur les choix artistiques de Nolan et sur ses omissions, qui pourtant font tous absolument sens pour ce que l'on est censé attendre d'une adaptation qui se respecte, c'est à dire une réappropriation personnelle. Attention, je ne prétends évidemment pas que tous sont insincères dans leur admiration affichée, souvent sans bornes, de l'oeuvre d'Homère, mais personnellement je ne l'ai jamais trouvée tout à fait à la hauteur de la richesse de son récit (d'aucuns me répondront, fiérots, que je n'ai lu que l'une des nombreuses traductions qui toutes ne se valent pas et ne mettent pas en valeur de la même manière l'écriture de l'auteur, blablabla - la bonne blague, qui revient à peu près à l'histoire des projections en IMAX sur pellicule 70 mm) et préfère très largement ce qu'en fait Nolan ici.
Et en même temps, sans cette rationalisation à laquelle se raccrocher jusqu'à la bêtise pour certains (inéquation de tel ou tel costume, etc.), quel degré de cynisme ou de mauvaise foi, quel déficit d'investissement du regard faudrait-il avoir pour ne rien admirer de ce film puissant et sincère totalement à rebours des blockbusters sans âme de l'époque, même sans rien comprendre (ou parfois ne rien vouloir comprendre) au second niveau d'intelligence plus sous-jacent de Nolan, humblement camouflé sous trois couches de divertissement haut de gamme et de fait souvent ignoré jusqu'ici même des critiques les plus acquis à la cause de son cinéma : celui qui lui permet non pas de briller par ses concepts narratifs et visuels singuliers, ses structures dramatiques imparables, ses scénarios alambiquée ou ses crescendos de tension où montage et sound design se mettent au diapason pour un maximum d'effet (cf. ici la scène du massacre des prétendants, entre autres), mais par sa capacité à investir chacun de ses projets des mêmes passionnantes obsessions autour d'une culpabilité trop lourde à porter et propice à un impératif subconscient de fuite ou de refoulement (jusqu'à en arriver à se faire soi-même oublier cette insupportable réalité coupable, cf. "Memento", "Inception" ou ici donc, les 7 années passées avec Calypso), d'une temporalité assassine, détraquée, qui ne permet ni échappatoire ni expiation (des jours sans fin d'"Insomnia" au temps inversé de "Tenet" en passant par le trou de vers d'"Interstellar", la narration antéchronologique et les plages de temps perdues à jamais de "Memento", la distorsion temporelle des niveaux de rêve successifs d'"Inception" et j'en passe).
Dès les premières scènes, la profession de foi de Nolan est à ce titre énoncée par Pénélope à son fils Télémaque : "la structure n'est rien sans le sens". Mais avant d'en arriver là, je commencerai paradoxalement par les éléments qui ont modéré au premier visionnage mon admiration pour le film - pour le moment mon 9e préféré seulement du cinéaste, et pourtant de toute évidence un très grand film de cette année 2026 voire de cette décennie, c'est dire si je considère Nolan comme l'un des cinéastes majeurs de notre temps (et pas seulement, donc, parce qu'il est même au premier degré de compréhension un cinéaste du temps, mais pour ce que ce travail narratif allégorique sur le temps permet de dire du rapport de ses personnages principaux à leur culpabilité, et donc, quelque part, du nôtre). Même si ça n'a rien de fondamentalement rebutant, "L'odyssée", qui échappe de peu à une inclusion dans mon classement #600favoritefilms à venir un de ces quatre sur Sens Critique (mieux vaut tard que jamais pour un quadra ayant connu les tout débuts du site avant d'immédiatement se désinscrire, mais c'est une autre histoire), souffre en effet de quelques limites :
- un sur-montage des scènes ne nécessitant pas de tension dramatique, les scène de dialogues entre Pénélope et Télémaque par exemple, qui paradoxalement ne permet pas toujours d'installer une temporalité de l'intime, faisant déborder l'efficacité sur des moments qui mériteraient davantage de temporisation, quitte à ce que le film soit encore plus long - ceci dit, si chacun est évidemment conscient des impératifs commerciaux et du risque que génère déjà à ce niveau une durée de près de 3h, les gens le sont moins, en général, des contraintes du tournage en IMAX qui impose une recharge de pellicule toutes les trois minutes, ceci pouvant donc partiellement expliquer cela ;
- un casting en effet parfois sous-exploité (les excellents Josh Stewart et James Remar simples figurants ou pas loin) ou sacrifiant aux tendances de l'époque (le médiocre Tom Holland en Télémaque, qui fonctionne tout de même dans le rôle grâce à sa brouille de bon petit gars frêle mais volontaire, Travis Scott en barde dont on appréciera néanmoins le mantra, "a face, a fleet, a war...", qui en évoque d'autres chez Nolan, le "Deshi Basara" de "The Dark Knight Rises" par exemple, ou ceux de "Memento") ;
- Ulysse et Penelope moins viscéralement incarnés ici que par Ralph Fiennes (cf. sa présence physique incroyable, noueuse, fatiguée, au regard désarmant d'empathie, de culpabilité et de remords) et Juliette Binoche dans le sous-estimé (et très conseillé) "Le retour d'Ulysse" d'Uberto Pasolini, même si Anne Hathaway et surtout Matt Damon ne déméritent pas... trop de personnages/de points de vue amenuisant par ailleurs notre identification à Ulysse comme POV introspectif du film, un peu comme dans "Dunkirk" mais heureusement dans une moindre mesure tant ce dernier manquait à mon sens d'incarnation à l'exception du second rôle halluciné de Cillian Murphy) ;
- certaines scènes réussies mais inférieures là encore à celles de la version Pasolini, magnifique de naturalisme, de théâtralité assumée et d'insondable mélancolie : la mort du chien Argos (sans flashback superflu chez ce dernier), Ulysse qui déjoue le guet-apens visant Télémaque (en plein air dans "Le retour d'Ulysse", antidramatique et aux enjeux pourtant tout aussi forts), le défi de Penelope menant au massacre des prétendants (tellement proche dans son atmosphère visuelle par moments, autant que par ses divergences narratives communes d'avec l'oeuvre d'Homère, en plus dramatisé là encore chez Nolan, que l'on imagine mal le Britannique ne pas avoir vu ce "Retour d'Ulysse" sorti aux États-Unis en décembre 2024, quelques mois à peine avant le début du tournage de "L'odyssée")... alors qu'à l'inverse, la scène où la servante reconnaît la blessure d'Ulysse, admirablement filmée par Nolan, est tout aussi poignante ici voire davantage ;
- un épilogue un peu hors-ton même s'il peut être vu comme fantasmé pour qui fait abstraction de ce qu'il advient d'Ulysse dans l'oeuvre d'Homère, ou mieux comme une scène-miroir à la proposition de fuite de Pénélope au lieu de partir en guerre (je reviendrai rapidement là-dessus à la fin) ;
- je me serais bien passé du médiocre morceau de générique, collab entre les baudruches Travis Scott et James Blake (ex espoir des musiques électroniques qui n'aurait décidément jamais dû se mettre à chanter) ;
- le soundtrack de Ludwig Göransson, à l'oeuvre chez Nolan depuis "Tenet" et oscarisé pour "Oppenheimer" mais que je préfère personnellement dans le leitmotiv mélodique aux arrangements métissés (cf. le fameux thème de la série TV "The Mandalorian"), abuse par moments de la lourdeur des basses fréquences même si l'effet viscéral "zimmerien" bien que désormais facile est souvent pertinent (mes oreilles n'ont pas souffert en projection "classique" non-IMAX).
Bien peu de chose finalement au regard des très belles idées et qualités de cette "Odyssée", sans même encore entrer dans le vif du sujet de ce qui rend le film si personnel :
- ce 13e long métrage de Nolan est comme chez Homère un récit du retour d'Ulysse à partir du moment où il cherche à se souvenir des années qu'il a oubliées, tout ce qui précède est donc raconté ou vu en flashback mais par plusieurs protagonistes, au service ici de ce que Nolan souhaite faire du temps, vecteur de confusion et d'oubli pesant contre la résolution de la culpabilité du personnage ;
- à cet effet, la construction dramatique de Nolan est idéale, avec pour points d'orgue piloérectiles les reproches que lui font les fantômes aux Enfers (Sinon en particulier, premier coup de boutoir qui mènera Ulysse à fuir dans l'oubli une culpabilité devenue trop lourde à porter - j'y reviendrai), la confrontation avec Calypso alors que la mémoire lui revient, la révélation, bouleversante, de son identité à son fils, et l'échange d'Ulysse déguisé en mendiant avec Pénélope à travers le voile et les nombreuses révélations qui en découlent (Athéna, le "peuple de la mer"...) ;
- le travail pictural jusque sur la texture de l'image est assez fabuleux d'une manière générale, et inhabituel à ce degré chez Nolan avec pour point culminant à mon avis la scène où les soldats se cachent pour manger le bétail sacré d'Hélios à la lueur du brasier, véritable toile de maître comme éclairée à la bougie ;
- j'aime beaucoup ce que charrient ici les personas cinématographiques de Charlize Theron, Mia Goth et Lupita Nyong'o sans que leurs personnages respectifs aient besoin d'être davantage développés, en particulier cette dernière dont la double présence monstrueuse et névrosée joue de l'impact laissé sur le spectateur par les doppelgangers du film "Us" de Jordan Peele (Nolan étant un amateur avoué de cinéma d'horreur, influence que l'on ressentait déjà sur ses premiers courts-métrages bricolés, les dispensables "Tarantella" et "Doodlebug") ;
- le cinéaste tourne à ce titre ici deux des plus flippantes scènes d'horreur primales et viscérales de la décennie : celle du cyclope (quel choix génial d'en faire un personnage primitif, qu'Ulysse ne trompe plus mais attaque sans nécessité d'une flèche dans un accès de colère à l'égard de cet être pourtant presque "animal", ce qui ajoutera indirectement à son sentiment de culpabilité lorsque les fléaux, supposée malédiction divine, s'abattront plus tard sur son équipage), et celle de Circé modelant les chairs des soldats pour les changer en animaux (une scène particulièrement dérangeante, surtout dans un film supposément "grand public") ;
- dans le même ordre d'idées, la concision de la scène des Lestrygons ne la rend que plus menaçante et sidérante au sens littéral du terme, là encore une réussite ;
- celle des sirènes, en plus de devenir chez Nolan l'un des principaux moteurs du changement d'attitude d'Ulysse contraint de faire face à la conscience coupable de ses années perdues, fait le choix déjà mal compris visiblement, et pourtant courageux en réalité, de ne pas mettre des images claires ou du son sur quelque chose qui ne pouvait être que plus fort et dérangeant en restant à l'échelle des mots et du fantasme ;
- Samantha Norton surtout (en Circé) mais aussi John Leguizamo (le fidèle Eumée) et Jon Bernthal (Ménélas) sont parfaits et habitent leurs personnages avec un naturel confondant, de même que Robert Pattinson qui met à profit dans le rôle d'Antinoos une gueule de plus en plus patibulaire avec l'âge ;
- le choix de Zendaya, actrice par ailleurs infiniment surcotée, fait étonnamment sens à tout point de vue, incarnation subconsciente d'Athéna qui donnera lieu à un poignant "twist" humaniste lors de la scène susmentionnée de l'échange d'Ulysse déguisé avec Pénélope ;
- l'exclusion volontaire des dieux et de leur influence explicite sur les destinées des personnages est appréciable, et là aussi fait sens au regard de la thématique nolanienne d'une culpabilité intime écrasante dont Ulysse ne peut réellement se décharger ici sur des divinités aux abonnés absents ;
- Nolan aime toujours les objets-gimmicks : outre le cheval de Troie, on a ici le sort en bois et surtout la statuette d'Athéna, équivalent quelque part de la toupie d'"Inception" censée aider Ulysse à se raccrocher à la réalité, à ce foyer qu'il va pourtant longuement oublier - ou plutôt, comme je le disais plus haut, se faire lui-même oublier ;
- je ne suis pas d'accord avec les détracteurs d'une action qui manquerait de lisibilité, Nolan fait au contraire le choix judicieux d'un équilibre entre lisibilité et sensation physique de la furie et du chaos, et il le fait bien mieux que d'autres cinéastes vantés en leur temps pour les mêmes raisons (je pense à Mel Gibson et à l'oscarisé "Braveheart" par exemple, pour lequel j'ai par ailleurs beaucoup d'affection, ou au surestimé "Gladiator", deux films dont les scènes de guerre étaient minées par des ralentis dégueulasses).
Quant à ce qui rend le film passionnant à mes yeux de fan de la première heure ayant suivi Nolan depuis plus de 25 ans dans son exploration du rapport à une culpabilité dévorante et traumatique que les personnages, aux prises avec une temporalité détraquée qui ne permet ni guérison ni rédemption, cherchent à évacuer, le plus souvent en la transférant sur une tierce personne par le biais d'une fuite en avant automanipulatrice, c'est avant tout une évolution en plusieurs temps de ce rapport à la culpabilité chez Ulysse, via quatre scènes-clés à mon avis :
1) la scène des sirènes version Nolan donc, qui lui font réaliser "ce qu'il avait et qu'il a perdu" et par conséquent son hésitation à vouloir rentrer chez lui, un concept totalement absent du texte d'Homère et qui renvoie en premier lieu à une culpabilité plus intime que politique, celle d'avoir abandonné femme et enfant pour de vaines conquêtes, certes sous les ordres d'Agamemnon mais alors même que Pénélope lui soufflait une autre issue, qui sera, quelque part, celle de l'épilogue, alors qu'ils partent tous deux en bateau, abandonnant le trône, comme s'il admettait (sur son lit de mort ?) qu'elle avait raison depuis le début ;
2) la scène du choix entre Charybde et Scylla laissé à ses hommes : comme souvent chez Nolan, le protagoniste essaie d'abord de se détacher de sa culpabilité, de la refouler, d'en déléguer la responsabilité à autrui, ici il connaît l'issue mais refuse d'assumer lui-même le choix qui y mènera ;
3) la scène où Athéna, incarnant le subconscient d'Ulysse donc, l'encourage à rentrer chez lui et affronter sa culpabilité, tout en l'incitant à rejeter la faute sur les dieux, pour soulager son "moi" conscient qui se considère seul et unique responsable du malheur de ses hommes, et par extension de tout le reste - on a ici les deux choses totalement antinomiques et irréconciliables que le personnage souhaite au plus profondément de son être sans en être capable à ce stade d'autoflagellation, et qui en font un Ulysse infiniment plus torturé que chez Homère : rentrer chez lui et se dédouaner de ses fautes ;
4) le refoulement sur Calypso alors même qu'elle tente enfin de "guérir son esprit" après avoir contribué à l'embrumer, ne faisant qu'aller dans le sens de la volonté d'Ulysse lui-même qui cherche d'abord à fuir/oublier puis à se souvenir (elle est ainsi très différente dans cette version, bienveillante plutôt que manipulatrice, révélant l'automanipulation subconsciente du personnage), puis la réalisation qu'il a lui-même cherché à fuir sa culpabilité dans l'oubli, laquelle lui permettra enfin d'entamer pour de bon ce chemin du retour par lequel il parviendra à l'affronter et à l'expier, d'abord vis-à-vis de Pénélope et Télémaque pour les avoir abandonnés, en mendiant littéralement leur pardon comme il l'avoue lui-même à demi-mot à son fils, puis finalement des hommes morts sous son commandement.
Même les admirateurs du film semblent souvent réduire son propos à une dimension politique, or Nolan n'a jamais été et n'est toujours pas à mon sens un cinéaste politique même si le film embrasse son époque en portant un regard sans concession sur la violence de l'impérialisme et du colonialisme, cf. la révélation de l'identité du "peuple de la mer", la métaphore de la trahison de la loi sacrée de Zeus par le biais du subterfuge de Troie incarnant ici une forme de péché originel (d'où ce choix de scène d'ouverture) et bien sûr cette représentation d'un Agamemnon masqué qui pose souvent question, à mon sens le symbole d'un leadership abstrait et interchangeable qui pousse à la guerre et à la conquête quel qu'il soit. Car bien au-delà de tout ça, "L'odyssée" invente avant tout un temps de l'oubli, de la confusion et de ces insaisissables regrets qui ne pourront s'exprimer qu'au terme de l'épreuve du retour, un temps propice à l'introspection, qui n'est pas celui du récit... et même si ça n'est pas systématisé dans le film du fait de ses points de vue multiples, même s'il faut investir chaque plan du regard par-delà le spectaculaire et la dramaturgie du montage pour véritablement en apprécier les creux mélancoliques, ça reste sacrément audacieux pour une oeuvre grand public de cette ampleur, qui parvient dans le même temps à ne rien sacrifier de son ambition de divertissement intelligent et généreux.