[Critique à lire après avoir vu le film]

Le film s’ouvre sur un panoramique balayant lentement des photos de famille comme certains aiment les placarder sur les murs de leur salon : le couple qui s’aime, les vacances ensemble, les enfants qui grandissent. Le panoramique s’achève sur cette famille standard, un garçon et une fille, l’aînée arborant fièrement un diplôme dans une tenue évoquant les USA ou le Canada, pays du capitalisme triomphant (ridicule quand même, ce couvre-chef et cette toge, non ?). La fille sera bien la seule à réussir sa vie, peut-être en raison de son éloignement ?

Pour les époux en tout cas, rien ne va plus. 15 ans après Mademoiselle Chambon, Brizé a réuni de nouveau Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain pour figurer une union qui n'aura pas résisté au quotidien. On les trouve donc chez la juge, chacun épaulé par son avocat. Toujours, Stéphane Brizé va attaquer ses scènes « en cours », au moment où l’action se noue, pour conférer à son film un rythme suffocant (on comparera, à cet égard, avec la même scène ouvrant Jusqu'à la garde de Xavier Legrand).

Car, on va le comprendre, Philippe, notre héros, est assailli de toutes parts. Pour l’heure, le vif du sujet c’est le montant de la pension que Philippe devrait verser à sa femme, puisque celle-ci a cessé toute activité professionnelle pour le suivre dans ses différentes affectations.

Est-ce parce que je suis un homme ? J’ai trouvé un peu fort de café l’argument « je me suis sacrifiée pour ta carrière, tu dois payer ». Que je sache, il s’agit d’un libre choix, non ? C’est un peu ce que réplique Philippe, avant qu’il se taise, touché par les pleurs de sa femme. Cette première scène raconte l’absence de vie privée chez les cadres de haut niveau : Anne n’a pas eu de mal à compter le nombre de week-ends passés ensemble en trois ans… Première victime du système donc : le couple de Philippe.

Une instance de divorce ne suffisant pas à accabler notre héros, Stéphane Brizé lui colle un fils atteint de troubles mentaux. Une tendance à « charger la mule » qu’on pouvait déplorer dans les deux précédents opus (dans La loi du marché, Lindon avait un fils handicapé). Ici, elle fonctionne beaucoup mieux : d’abord parce qu’elle permet d’opposer deux folies, celle du garçon et celle du système. Ensuite et surtout, parce que ces deux folies ont un point commun, l’apparence de la normalité. La deuxième scène avec Lucas est à cet égard révélatrice : l’étudiant en école de commerce, qui a atterri en maison de repos, veut ses livres pour rattraper son retard, quoi de plus normal ? Il affirme se sentir mieux, tient des propos cohérents sur « la chance qu’il a eue d’être interné pendant les vacances », évoque la perspective des examens de fin d’année qu’il ne veut pas rater… bref, il semble être de nouveau « dans la course ». Jusqu’à ce qu’il évoque un entretien téléphonique qu’il a eu avec… Marck Zuckerberg lui-même. On comprend alors – même si, bien sûr, on le soupçonnait – qu’il est bel et bien aliéné. Lui aussi est dans un autre monde. De quoi pleurer dans sa voiture pour Philippe.

L’autre scène de folie est également très réussie : on voit Lucas exiger de ses parents des données de kilométrage et de temps pour calculer un parcours, d’une façon obsessionnelle. On ne comprend pas où il veut en venir, mais ses parents, là est le point déchirant, ne le contredisent absolument pas, entrent dans son jeu.

Mais la question du fils n’est qu’un contre-feu au sujet principal qui est : Philippe et le sale boulot qu’il a à accomplir.

Les films qui dénoncent l’inhumanité du système capitaliste commencent à être légion. Citons-en quelques-uns, en nous limitant au cinéma francophone, par ordre chronologique : Ressources humaines de Laurent Cantet (1999), Violence des échanges en milieu tempéré de Jean-Marc Moutout (2003), Le couperet de Costa-Gavras (2005), Louise-Michel de Delépine & Kerviel (2008), De bon matin à nouveau de Jean-Marc Moutout (2011), Deux jours, une nuit des frères Dardenne (2014), Corporate de Nicolas Silhol (2017), Numéro Une de Tonie Marshall (2017), Ceux qui travaillent d’Antoine Russbach (2018), auxquels on pourrait ajouter la plus grande part du cinéma de Robert Guédiguian. Des œuvres de qualité inégale, dénonçant toujours le piège implacable qu’est devenu notre système économique.

Un autre monde conclut (?) une trilogie, marquée par la présence de Vincent Lindon dans le rôle principal. Une trilogie non pensée comme telle au départ de l’aveu même de Stéphane Brizé, mais qui s’impose avec évidence : La Loi du marché racontait les affres d’un chômeur longue durée, En guerre le combat d’ouvriers pour garder, en vain, leur usine. Un autre monde passe cette fois de l’autre côté, celui des patrons. Chômeur, ouvrier, patron, une trajectoire ascendante, qui reste à compléter : on attend, là serait le vrai challenge, un quatrième opus mettant en scène un actionnaire puisque, on l’a compris, le seul vrai méchant, c’est lui.

Chacun, en effet, dans ce système, en réfère à une autorité au-dessus de lui, qui lui dicte sa façon d’agir : l’ouvrier est contraint par le patron de son usine, celui-ci est contraint par la direction France du groupe, celle-ci est contrainte par la direction américaine… elle-même contrainte par ses actionnaires. Avec pour argument la fameuse concurrence, libre et non faussée comme chacun sait : si tu ne le fais pas, d’autres sauront le faire. Un argument anti-scrupules d’une efficacité redoutable. Doublé d'une non moins efficace dissolution des responsabilités : personne n’est vraiment coupable, le système est ainsi fait, le « réalisme » impose de s’y soumettre. En haut de la pyramide : les invisibles actionnaires, regroupés en d'abstraits « fonds de pension ». Ça se confirme donc, pour aller au fond des choses, il faudrait examiner ce qu’il se passe dans la tête de ces gens-là… Le film de Brizé explore en tout cas avec beaucoup d’efficacité les trois premiers niveaux.

A la base, le directeur de production, Olivier Lefevre : il explique clairement qu’après déjà un plan social, réduire les effectifs n’est tout simplement plus possible. Stéphane Brizé y va un peu fort, façon Guédiguian, sur le thème « les ouvriers sont des héros » : ils vont même travailler alors qu’ils sont malades. Ça existe, sûrement, mais je doute que ce soit le cas général : on trouve là un travers fréquent du cinéma engagé, le manichéisme… Quoiqu’il en soit, à ces arguments imparables, Philippe Lemesle ne peut que faire l’autruche, répétant « ça, je veux pas l’entendre ». Même attitude de la part de la grande patronne, incarnée par une Marie Drucker glaçante à souhait, lorsque certains de ses directeurs de site prétendent que réduire encore les effectifs n’est pas tenable : je ne veux pas le savoir, vous vous débrouillez puisque la direction le demande – et d’ailleurs les autres pays, eux, vont le faire sans rechigner. On mesure très bien, dans cette scène, le courage qu’il faut pour monter au créneau et passer pour le mauvais élève. Ce n’est d’ailleurs pas Philippe qui l’a, ce courage, mais l’un des ses collègues, qui se rétractera un peu plus tard.

Comment faire ? Un type est dépêché pour étudier la question, à l’aide de l’habile formulation « si l’une des ouvrières devait passer sous un train, laquelle il ne faudrait absolument pas que ce soit ? ». Formulation positive, typique du monde de l’entreprise adepte des euphémismes. On l'a compris, celles qui ne sont pas citées peuvent donc être rayées de la liste. Cette sélection impitoyable était déjà bien montrée dans le film de Jean-Marc Moutout de 2003. Il y a près de 20 ans, eh oui…

Mais puisque notre héros est le Bon (pour la Brute et le Truand, voir au-dessus de lui), il ne s’y résout pas, d’autant qu’une scène avec ses salariés montrant un climat social dégradé est venue renforcer sa réticence à « dégraisser » encore. Il a donc l’idée de renoncer à ses primes et de demander à ses collègues de faire de même, pour obtenir une économie équivalente aux licenciements. On le sent venir, ceux-ci ne vont pas être d’accord, soit au nom d’arguments individualistes (« ce n’est pas à moi de payer pour… alors que les actionnaires se gavent»), soit au nom d’un certain réalisme (« ça ne changera rien »). On retrouve chez des cadres le type d’échanges que les grévistes avaient dans En guerre.

Il en reste tout de même deux prêts à proposer cette solution, qui tentent leur chance. Claire Bonnet-Guérin, la patronne, a de l’intuition : elle refuse de présenter cette solution. Philippe a beau arguer que celle-ci est en phase avec les valeurs humanistes que le groupe clame haut et fort, elle connaît très bien la part d’hypocrisie que comporte cette com’. C’est là que Philippe est malin, lui faisant valoir qu’un défaut de deux directeurs de site lui sera imputé, mettant en cause sa carrière et une promotion attendue prochainement. Dans ce système, tout le monde se tient par la barbichette, Stéphane Brizé le montre bien.

Plus qu’à soumette ce dossier au big boss américain. Surprise, Cooper commence par se montrer élogieux sur la proposition ! Claire (par intuition encore ?) se défausse sur le plus jeune directeur de site, qui désigne Philippe. On le sentait venir, le couperet va tomber. Ce qui intéresse les actionnaires n’est pas l’économie de charges en tant que telle mais le fait qu’on sache « dégraisser », tout simplement. Les actionnaires veulent constater que dans ce groupe on n’a pas de scrupule, on sait faire le sale boulot. Ben oui, ça rassure pour la suite… Ce type de décision injustifiable rationnellement rappelle celle qu'avaient affichée les actionnaires dans En guerre : refuser de vendre l'usine alors qu'une solution viable avait été proposée. Dans le monde néoliberal, il ne suffit pas de tenir la route économiquement pour convaincre. Loin de là.

Le mouvement ascendant, du site vers Philippe vers Claire vers Cooper, s’inverse, on redescend vers le site. Philippe a su pousser sa patronne dans ses retranchements, les syndicalistes vont faire de même dans son bureau, exigeant de savoir si oui ou non un plan social est en préparation. La scène est forte, Philippe est pris au piège puisque la délégation syndicale lui demande juste de dénier l’existence d’un plan de licenciements. Plus qu’à mentir, du bout des lèvres. Ce qui va lui coûter cher.

Jusque là, le film est une réussite totale : on est littéralement pris à la gorge face au dilemme qui étreint Philippe, comme dans les meilleurs films des frères Dardenne. La mise en scène n’y est pas pour rien. Brizé réussit magistralement toutes ses scènes de dialogue, exercice dans lequel il est passé maître. Il isole souvent ses personnages, renvoyant les autres dans le flou, donnant une sensation pour chacun d’isolement. Surtout, il installe chacun de ces moments dans la durée (résistant à l’exaspérant mantra actuel du « rythme »), afin que ceux-ci acquièrent toute leur intensité : la première réunion où les cadres se tirent dans les pattes, la réunion au siège avec les directeurs de site, le repas avec ceux-ci, la réunion à l’usine après l’accident, la réunion où Philippe est accusé de mensonge… toutes ces réunions sont criantes de vérité – l’interprétation étant, elle aussi, impeccable.

Une autre scène magnifique, avant la chute qui approche : la visite de l’appartement. Brizé, là encore, laisse dans le flou les visiteurs, focalisant sur Lemesle qui ne pipe mot, infiniment triste. La confiance en l’avenir que les acquéreurs expriment résonne probablement d’une façon douloureuse pour lui. Elle fait écho aux photos qui ouvraient le film.

Et puis, patatras, la faute de carres : la fin. Oh, elle n’est pas catastrophique, n’exagérons rien, mais Stéphane Brizé verse trop dans les bons sentiments. Première scène pas très crédible déjà : on ne voit pas pourquoi Claire chercherait un fusible, en proposant de charger Olivier Lefevre, alors que le Philippe vient de montrer ses scrupules humains assez mal vus dans l’entreprise, et qu’elle dispose d’un argument tout trouvé pour le virer. On sent que cet artifice scénaristique a été rafistolé pour permettre à Philippe un baroud d’honneur. Ce sera un courrier flamboyant, s’achevant par l’aphorisme non moins flamboyant « la liberté a peut-être un coût mais elle n’a pas de prix ». La beauté de la formule valait-elle cette verrue scénaristique ? D’autant que, pardon, mais vu le patrimoine énoncé au début, les salaires qu’il a touchés toute sa vie et donc la retraite à laquelle il aura droit, vu l’âge enfin du bonhomme, je me suis dit que même viré sans indemnité, Philippe n’allait pas exactement vivre un enfer.

Mais il fallait que Lindon soit le Bon. J’attends de Brizé qu’il confie à son acteur un vrai rôle de salaud, de ceux que Lindon déteste dans la vie, vous savez ceux qui réclament leur 10 % de rentabilité sans état d’âme. A bon entendeur… Même si le résultat est prévisible : on risque fort de voir des gens qui font l’autruche car c’est là la clef de voûte du système… On peut même dire que quasiment tous les drames sur cette planète proviennent d'une seule carence : l'incapacité humaine à mesurer les conséquences de ses actes, par bêtise, par paresse ou par goût du confort... Tout actionnaire, petit ou gros, ayant vu cette trilogie, ne serait-ce qu'un volet même de celle-ci, devrait immédiatement cesser cette activité malsaine, et s'enrichir autrement. La question est : ces gens-là vont-ils voir ce cinéma-là ? L'éternel dilemme : ce sont surtout les déjà convaincus qui le verront.

Mais revenons au récit. Pour parfaire l’aspect gnangnan, Lemesle ayant démissionné, tout semble aller mieux : Philippe et sa femme assistent à un spectacle de Lucas en marionnettiste (attention : symbole !) et tous trois se retrouvent unis dans le cadre, pour la première fois. Tout juste si les deux ex-époux ne se prennent pas la main, Brizé n’a pas osé, ouf.

Un faux pas à mes yeux, sans lequel Un autre monde eût été une réussite complète. Sans doute le meilleur de la trilogie, dont la qualité sera allée ascendante. Mais peut-être la trilogie se muera-t-elle en tétralogie, non ?!... Quoiqu’il fasse, je serai au rendez-vous de cet auteur rarement décevant - et qui a de surcroît le bon goût de faire court. Sans compter que quelqu'un qui conclut son film par la magnifique chanson d'Anne Sylvestre J'aime les gens qui doutent est déjà un homme de goût...

A voir aussi son méconnu premier film Entre adultes, aussi réjouissant que son affiche !

7,5

Jduvi
8
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le 7 mars 2022

Critique lue 164 fois

Jduvi

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