L'homme qui ne savait pas draguer
Sylvain est un petit homme discret, réservé, seul.
Trop seul, dans l'un de ces villages de France, où l'on attend plus grand'chose du temps paresseux.
Sylvain a peur des femmes, et ça se voit.
Il est un peu grassouillet, il perd ses cheveux, il est timide et serviable. Le "gentil" looser par excellence, profil idéal du souffre-douleur de ces dames. Un homme plutôt sur le déclin, qui semble condamné à d'éternelles soirées jeux vidéos en solo.
Or immédiatement, on devine que c'est un petit évènement pour lui quand il loue un appartement-avec-vue-sur-la-mer à Patricia et Juliette, mère délurée et fille sage en villégiature.
Evidemment, il est tenté le Sylvain. Il n'a rien d'un séducteur, mais son désir de briser sa solitude affective est intact.
Alors il hésite, il tâtonne. Les approches sont maladroites.
Il ne sait pas, ne sait plus comment s'y prendre. Ses yeux de chien battu nous disent sa peur de brusquer la mère, tout autant que de se faire rabrouer. Quand à draguer la fille (la très charmante Constance Rousseau), cela ne lui vient même pas à l'idée. Il y a trop de délicatesse en lui pour sortir les griffes du prédateur, à l'inverse de quelques chacals affamés du coin.
Pourtant, en filigrane, se déroule ici l'enjeu de toute une vie : comment ne pas finir sa vie seul comme un chien, dans ce monde sans femmes ?
Le cinéma naturaliste, avec ses saynètes insignifiantes du quotidien, est un bel exercice casse-gueule.
Mais Guillaume Brac est un funambule. Il réalise ici un tour de force avec une caméra toujours bien distancée. Pas de musique, mais le tempo est bon. Sans artifices de lumière, de langage, avec une humilité et une pudeur touchantes. L'alchimie est meilleure qu'un Rohmer, et bien supérieure à un Godard pontifiant.
Sylvain est un petit homme, mais Brac ne se moque jamais de son anti-héros. Il le présente dans une humanité sans fard, avec ses hésitations, ses petites humiliations que chaque homme intimidé ou malmené par les femmes reconnaîtra. Mais il y croit encore un peu le Sylvain, contrairement à un Houellebecq qui n'a plus d'illusions sur le genre humain...
Sous ses faux-airs de cinéma un peu simplet, cette pépite est en réalité très subversive.
Brac rend justice aux très grands oubliés des films d'amour - qui se résument plus ou moins à la trame "rencontre, passion, lassitude, rupture" - à savoir ces millions d'hommes au physique banal, au charisme peu évident, tous devenus incapables de séduire volontairement une femme. A ces particules humaines isolées, assoiffées d'affection et qui vivent leur grande tragédie intérieure sans faire de bruit.
Car autant le dire franchement : le cinéma ment effrontément, l'amour ne frappe systématiquement pas à toutes les portes, et beaucoup d'hommes naissent et meurent seuls, dans un monde paradoxalement ultraconnecté où la communication est reine.
Et bien sur, tout ce que peut espérer Sylvain de ces deux naïades de passage, c'est guère plus qu'une petite parenthèse enchantée.
Dommage pour nous, spectateurs attendris, que celle-ci ne dure que 55 minutes.
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