Le scénario est limpide : un père de famille renverse un chien sur une route, sa voiture étant endommagée, il l'emmène en pleine nuit dans un garage où un des ouvriers croit reconnaître son ancien bourreau. Pris par le doute, il organise des rencontres avec d’autres victimes susceptibles de confirmer son identité. Par ce point de départ simple, Jafar Panahi construit un film moraliste, où les personnages, perdus entre leur envie de vengeance et leur moralité, débattent sur l’identité de l’individu séquestré et de son avenir.
Plusieurs fois arrêté par la milice du régime des Mollahs, JP croit reconnaître dans Taxi Téhéran - où il jouait le rôle d’un conducteur de taxi - un de ses bourreaux dans la rue. Ainsi le point de départ du film n’est pas inventé. Mais c’est ici que la fiction prend forme, d’abord comme une vengeance face à la violence de son vécu - dans cette scène où l’ouvrier décide d'enterrer vivant son bourreau - mais aussi par le conflit moral principal : Est-ce que ma vengeance fait de moi l’égal de mon bourreau ?
Tout le film semble perdu entre l'ampleur de son sujet et la sobriété dans laquelle il évolue. Chaque étape est très clairement définie, sa moralité est finalement très vite résolue pour le spectateur car JP ne cherche pas à le mettre en face de la cruauté de la situation, tout est fait pour qu’il ne soit pas choqué. La violence n’existant pas au sein du film, il semble donc impossible pour le spectateur de penser une seule seconde que le personnage du bourreau puisse mourir, la tension est absente, la question morale, résolue. JP semble avoir déjà répondu à ce dilemme avant même qu’il prenne place, rien ne pourra les faire changer de direction. Même les plus revêches semblent se détacher de leurs vengeances.
On peut tirer ici le fil de l’essentialisation, il y aurait ceux qui peuvent tuer et ceux qui ne peuvent pas. Malgré leur envie de vengeance, la force de leur humanité va empêcher les personnages séquestrateurs de tuer leur ancien bourreau. Chacun d’entre eux est ainsi protégé du meurtre de manière factice, il n’y a plus d’ambiguïté, leur humanité est une force extérieure à eux-mêmes, créée par JP lui-même.
La question morale est donc évacuée. Après la scène dans l’hôpital, il devient impossible d’imaginer que les personnages puissent encore tuer ce père de famille.
La plus grande qualité du film c’est l’humilité dans sa mise en scène. Rien n’est démonstratif, tout est construit pour illuminer son récit. Ses plans séquences sont discrets, à tel point qu’on peut ne pas s’en rendre compte. Ils ne servent pas d’étendard au talent de JP mais plutôt à montrer un espace dans toutes ses embrasures. La grandeur technique n’est présente que pour ancrer le spectateur dans un regard constitutif de la réponse qu’offre JP sur la question morale qu’il pose. Les personnages sont regardés autant par le spectateur que par le réalisateur lui-même, ces longs plans séquences servent donc de moyen d’étude sans filtre, sans a priori, de la manière la plus pure qu’il soit. Ils font donc partie intégrante de la simplicité du film, ils éclairent l’évolution des personnages sans jamais l’artificialiser. Cette simplicité de la mise en scène se retrouve dans tous les plans, elle n’est pas sans originalité, mais celle-ci n’est pas ostentatoire.
Ainsi, le film reproduit la pensée dogmatique de son réalisateur. Même si celui-ci s’efforce par la mise en scène de regarder ses personnages, les situations semblent toutes conduire à la rédemption du bourreau. JP est humaniste tant que sa morale ne se confronte qu’à elle-même : elle élude le réel, pour se concentrer sur ce qu’il veut signifier. Ainsi, même si la mise en scène tente de recadrer ce regard, elle ne suffit pas, seule, à reconstruire une réalité crédible. Panahi n’a pas raté son film ; il a seulement manqué sa cible.