Autant doué dans sa construction diégétique que dans sa maîtrise des situations, le film de Panahi possède cette qualité rare de transformer le drame de la situation sociale iranienne en une fresque tragico-comique imparable.
I – Un récit palinodique
La construction diégétique s’organise comme une palinodie (du grec palin : « en arrière » et ôdê : « chant »), c’est-à-dire un discours qui déconstruit, en conclusion, tout ce qui a été affirmé dans le développement.
En effet, au départ, le film se concentre sur cette famille ordinaire qui renverse, dans un « simple accident », un chien errant. Cette séquence peut annoncer ironiquement la suite du déroulé narratif, mais aussi introduire l’homme qui sera lui-même victime d’un « accident », cette fois volontaire.
Le titre de l’œuvre initie déjà une forme de relecture – ou plutôt de pré-lecture – de la suite, car ce que l’adjectif « simple » occulte, c’est la présence de victimes dans les différents cas : le chien dans un premier temps, les victimes du tortionnaire, et le tortionnaire lui-même dans un second.
De plus, on remarque que l’article « un » est lui aussi problématique, tant les accidents seront nombreux durant ce road trip. À commencer par la récurrence des pannes, figure emblématique de la construction palinodique et de ses hésitations : celles-ci permettent au récit de préparer la suite de ses événements.
C’est en tombant en panne que le tortionnaire rencontre le destin de sa future victime ; et c’est ainsi que l’on passe d’un personnage central à un personnage excentré. Le récit déconstruit immédiatement l’image du héros. Car, bien qu’il captive tous les regards et les discussions, « Golrork » passe rapidement au second plan. Toute la première partie du film demeure assez floue : on ne comprend que plus tard qu’il s’agit d’une vengeance envers un haut placé du régime iranien.
C’est dans ce mystère de l’enlèvement que la forme palinodique commence à agir, puisqu’elle laisse d’abord penser qu’il s’agit à nouveau d’un « accident », ou plutôt d’une erreur, et qu’il ne s’agit pas de la bonne personne. C’est la première forme de rétroaction de l’œuvre : passer d’un accident à un enlèvement justifié, d’un doute sur l’identité du tortionnaire à une certitude.
Si la construction diégétique emprunte à la palinodie, c’est aussi pour mettre en valeur la portée de son discours politique : c’est en insistant et en poursuivant sans relâche que les coupables finissent par payer. Ainsi, tous les accidents auxquels les personnages font face prennent leur sens, car ils s’inscrivent avant tout dans cette quête de vindicte. Si les héros pensent d’abord qu’il s’agit d’un accident, c’est en persévérant qu’ils finissent par faire avouer leur victime.
Cependant, on pourrait tout aussi bien avoir une autre lecture du récit, et considérer que la réinterprétation des faits à laquelle pousse la fin interroge davantage la vacuité de l’action politique et sociale dans laquelle s’inscrivent les personnages :n’est-il pas vain de se venger ? La lutte n’est-elle pas perdue d’avance ?
Car si, en conclusion, le récit semble contredire tout ce qu’il a jusqu’alors initié, c’est probablement par un désir de reformuler la signification du discours et de lui conférer un style plus baroque.
II – De la situation
Là demeure la principale force du film : ne pas se réduire à un film engagé s’enlisant dans la véhémence et la répétition. La trajectoire est plus subtile et convoque une plus grande diversité de genres – à commencer par l’absurde. La situation dans laquelle tous se retrouvent fait clairement penser au théâtre beckettien, dont la pièce En attendant Godot est d’ailleurs citée.
Celle-ci résume parfaitement l’inertie des personnages, et l’ajout constant de nouveaux venus sur leur route, tous pris dans ce petit théâtre dont la camionnette constitue l’incarnation.
La réussite du film est donc d’osciller entre drame social et comique de situation, passant du suspense de la scène du garage – qui n’est pas sans rappeler l’obscurité d’un Dogman – à la légèreté de l’échange entre les personnages et les deux policiers. Panahi empêche ainsi son œuvre de basculer dans le simple pamphlet et lui donne une dimension plus intelligente, tournant en dérision la situation sociale et la lutte interne que se livrent les Iraniens.
Là où d’autres s’attaquent frontalement aux déboires et déviances du régime, Un simple accident dévie de chemin en usant d’un humour libérateur au parfum de nouveauté, refusant la chute vers un obscur militantisme.