Under the skin est un film indéfinissable, parfois indéchiffrable. Un point lumineux s’agite autour de formes obscures. La musique se fait assourdissante, se pose alors devant nous, une sorte de vortex, la formation d’un œil, une pupille qui nous regarde, qu’on regarde aussi. Le regard est le centre du film, son rouage essentiel. C’est étrange et singulier mais on est agrippé. Puis la nature reprend son droit, la rivière, cette plaine forestière écossaise au décorum envoutant et inquiétant, faisant resurgir les réminiscences d’un autre film tout aussi crépusculaire et intime, Les Hauts du Hurlevent d’Andrea Arnold. Pendant ce temps-là, un motard roule à pleine vitesse sur les routes sinueuses. Dans la nuit noire, dans le mystère le plus total, il vient récupérer une femme inconsciente dans un champ. Comme pour l’offrir comme offrande à Scarlett Johansson. Sa première apparition, nue, aux formes cachées par un jeu de lumière noir et blanc en train de déshabiller cette femme capturée par ce motard mystérieux, est fabuleuse. Une ambiance nocturne indescriptible enveloppée dans une bande son de Mica Levi parfaitement accordée. Visuellement, la claque.


Nous sommes toujours dans l’expectative et dans un flou narratif qui ne cessera de nous tenir en haleine. Après s’être habillée, elle prend place dans une camionnette dans l’optique d’amadouer des jeunes hommes peu scrupuleux pour mieux les aspirer dans un gouffre liquide noir et les « détacher de leur corps ». Under the skin a un parti pris : le non spectaculaire. On aurait pu s’attendre à une odyssée frénétique, sensorielle, il n’en est presque rien, juste une poésie fulminante et fantastique qui se dégage de presque chaque plan du film. Cette jeune mante religieuse mutique, est l’alter ego de Jean, personnage du fantastique Sombre de Philippe Grandrieux, homme impuissant qui sillonnait les routes à la recherche de proie, de chair qu’il pouvait s’accaparer pour mieux la triturer dans un malaise incandescent. Elle est indifférente au sort de l’espèce qu’elle en train de côtoyer, touchant le sang d’un inconnu, ou tuant un homme sous les yeux d’un bébé venant de perdre son père et son frère noyés, dans une scène à la tension dramatique perturbante face à un déluge de vague fracassante. Jonathan Glazer ne pense qu’à une seule chose : son actrice et le miroir d’elle-même.


Under the skin a une nature différente, moins déviante, plus féministe que Sombre. Derrière la richesse des thématiques qui sont effleurées, Jonathan Glazer fait un film pour (ou de) Scarlett Johansson. Le plus fascinant reste l’exposition même de cette actrice, de ce personnage à la beauté naturelle délicieuse. Jonathan Glazer écrit et réalise une œuvre de pure fascination plastique, parfois d’un réalisme qui frise la forme documentaire mais à l’esthétique qui ne laisse pas de marbre, avec notamment le talent indéniable de Daniel Landin à la photographie. Tout comme le réalisateur, tout comme les petites frappes écossaises qui jalonnent les rues de cette contrée isolée et brumeuse, le spectateur est happé, hypnotisé par cette actrice. Son allure, sa présence se suffit à elle-même. La première partie, particulièrement, s’attache à démontrer, à rendre palpable ce pouvoir, de séduction mais surtout d’attraction presque chimique provoquer par cette femme.


Scarlett Johansson est le personnage, le personnage est Scarlett Johansson. Difficile de ne pas voir le film comme une déclaration d’amour d’un cinéaste pour une actrice, d’une réflexion sur le pouvoir hypnotique qu’elle dégage depuis le début de sa carrière. La simplicité du trait est assumée, le film n’a pas l’ambition d’être en trop plein. Depuis Woody Allen avec Match Point ou Lost in Translation de Sofia Coppola, un réalisateur n’a jamais aussi bien magnifié la pulpeuse (et rondelette) Scarlett. Dans cette camionnette, l’actrice est regardée sous toutes les coutures, le réalisateur s’attarde sur les moindres détails, ses lèvres, son regard, ses cheveux, en premier ou arrière-plan (rétroviseur). Elle est un physique, aperçu et vu comme tel. Ce pouvoir de fascination marche comme jamais. Elle est visuellement disséquée, tel un objet, un appât qu’il faut surveiller. Sans oublier sa mission, elle roule, s’achemine vers ses proies, chasse avec précision et facilité. Un homme puis un autre et encore un autre. Le désir et la mort ne font qu’un. Under the skin est un film impuissamment asexué.


D’ailleurs, la scène qui nous montrera explicitement et sublimement ce qui arrive à ces jeunes hommes, fait elle aussi presque référence à un travail visuel de Philippe Grandrieux. Le graphisme, cette luminosité noire et ces corps bleutés rappellent White Epilepsy du cinéaste français. Et puis sans que l’on s’y attende, l’aspiration, le déchirement, la flottaison dans une sorte d’abime spatiale. Magnifique, incroyablement marquant. Pendant ce temps, là ce motard inconnu explore les routes pluvieuses, reste vigilant, à la fois protecteur et menaçant. Difficile à comprendre ces agissements. Est-il lui aussi un extraterrestre « sous sa peau » humaine ? Dans une scène majestueuse, sorte de danse macabre immobile, il l’examinera de près, pourquoi ? Pour admirer ou pour voir si l’humanité de la jeune femme est en train de la gangrener ? L’aspect le plus visible du film, voire prévisible, est l’intention de s’intéresser à son humanité, au processus d’humanisation d’une femme qui n’en est pas réellement une.


Vient alors, le tournant du film, la rencontre avec un nouvel homme, au visage malheureusement difforme et ingrat (sans maquillage). La scène aurait pu être casse gueule. Le contraire se déroule, scène émouvante, terriblement prémonitoire. L’homme, lui-même, se pince pour se demander s’il rêve ou non. Comme à chaque fois, elle ne touche pas son partenaire, l’appâte juste pour l’amener à s’enfoncer dans ce lac mortel. Mais la culpabilité, l’appréhension s’achemine en elle. Alors Under the skin prend un autre chemin de traverse, plus accommodant et moins atypique, plus ordinaire. Elle s’échappe pour découvrir la voie sans issue dans laquelle elle s’entre aperçoit, impuissante d’humanité physiologique et sexuelle, notamment cette scène amoureuse à la fois douce et grotesque. Le liquide se transformera en flamme. Dans un final au visuel splendide, elle regardera dans les yeux son propre miroir, son humanité étant désintégrée à jamais. Malgré son sort naitra en elle un sentiment qui tient le film à lui seul : l’empathie pour elle-même et l’espèce humaine. C’est beau. Under the skin est à l’image de Scarlett Johansson, d’une cohérence sans borne : un film objet, simple comme bonjour mais terriblement fascinant qui sort des sentiers battus, une vraie proposition de cinoche d’une beauté omniprésente.

Le 2 février 2015

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9 commentaires

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