Douze ans ont passé depuis la sortie du film Une histoire d’amour. Un premier film réalisé par l’actrice Hélène Fillières (surtout connue pour son rôle dans la série Mafiosa), et qui s’est mangé une flopée de critiques exagérément assassines par la presse dite "spécialisée" à sa sortie. Il suffit de voir sa moyenne sur SC pour comprendre à quel point le film de Fillières est généralement peu apprécié.
Depuis, il est quelque peu tombé dans l’oubli.
Et putain, quel dommage...
Il était assez ardu et audacieux de s’attaquer à un tel sujet. Librement inspiré de l’affaire Édouard Stern et du roman Sévère de Régis Jauffret, Une histoire d’amour ne donne pas de noms à ses personnages. À sa sortie, Hélène Fillières déclarait : « Les personnages du film, je les ai inventés à partir des figures imaginées par Régis Jauffret. Il n'y a donc rien ni personne à reconnaître. Sinon soi-même. »
Le film nous conte en seulement 70 minutes une romance aussi noire que tragique et malsaine entre une jeune femme (sublime Laetitia Casta) et un banquier (Benoit Poelvoorde, tout aussi étonnant que dans Entre ses mains) qui la traite avec autant de mépris et de grossiereté qu’il aime qu’elle le domine et l’humilie dans des jeux sexuels masochistes, seuls moyens pour lui de prendre du plaisir. Riche comme Crésus, autoritaire, impatient et colérique, le banquier collectionnait jusque-là les travailleuses du sexe pour ses petits jeux malsains mais cette femme s’avère à ses yeux la seule "dominatrice" à répondre à ses désirs et ses attentes. Très vite, les deux s’enferment dans une liaison auto-destructrice nourrie pas les provocations répétées du banquier et sa fascination pour la mort, comme s’il l’appelait de ses voeux. De son côté, la femme tente de se sortir de cette histoire promise à la fatalité, sous les yeux impuissants de son compagnon, un vieil homme malade mais résilient et compatissant (Richard Bohringer, toujours impeccable), qui ne peut qu’être le témoin de cette spirale infernale dans laquelle s’enfonce la femme qu’il aime mais qu’il se résout malgré tout à laisser vivre son "histoire d’amour".
Bercé par la superbe partition d’Étienne Daho, Une histoire d’amour s’apprécie (ou pas) pour ce qu’il est, un film d’amour tordu, tragique et dérangeant. Filmée avec élégance par une jeune réalisatrice qui joue habilement du clair-obscur de sa photographie et impose une esthétique classieuse à ses images (ses décors froids et ses personnages habillés de noir qui semblent hanter le film plus qu’ils ne l’habitent), cette oeuvre atypique, empreinte de noirceur et d’émotions contraires, se révèle tout aussi complexe de par le lien qui unit ses protagonistes et dans lequel on cherche à identifier "l’amour" tel qu’on le reconnait en tant qu’individus "normaux". Incapable d’aimer et de s’aimer, conditionné par une vie ou rien ni personne ne lui résiste (son majordome effacé dont le regard désapprobateur en dit long, son psy totalement intimidé), le personnage du banquier est un homme profondément solitaire et perturbé. Sa rencontre avec "elle" est d’autant plus importante à ses yeux qu’elle est la seule à savoir le satisfaire, lui résister et l’aimer. Mais, emportée par la folie de cet homme qui ne cesse de revenir à la charge et semble lui en vouloir de l’aimer, tout détestable qu’il puisse se montrer, elle finira par enfiler la bague qu’il lui offre et, par la même, prendra du même coup sa décision. Celle d’en finir.
Narré de façon non linéaire, le récit nous montre en parallèle la jeune femme tenter de fuir par avion en Australie (alors que la fuite s’avère être en fait un retour). Trouvant un certain réconfort auprès d’un inconnu (Reda Kateb) assis à ses côtés dans l’avion, c’est une jeune femme fatiguée et emplie de tristesse qui décide de rentrer en France, faire face à son destin. La scène finale où elle reste en retrait, abandonnant peut-être une autre histoire d’amour naissante, touche droit au coeur, ne serait-ce que par le visage aussi beau que tristement résolu de Laetitia Casta.
Alors oui, certains trouveront à redire sur le film. "Gnagnagna, Casta, gnagnagna sujet survolé, gnagnagna, forme plutôt que fond". Il est toujours plus aisé de critiquer en mal que de créer de la beauté, tout aussi sombre puisse-t-elle être. Et surtout d’avoir l’audace de s’attaquer de front à un sujet aussi délicat, celui de la passion malsaine, du désir occulte, du plaisir incompréhensible, illustrés par les déviances d’un homme dont on ignore le degré de souffrance, d’aliénation et d’humanité. Elle l’aime, et lui aussi croit l’aimer pour ce qu’elle lui fait. Mais un individu tel que lui est-il vraiment capable de renvoyer à l’objet de son obsession, cette femme si spéciale, tout l’amour qu’elle pourrait lui donner ?
Et le film se clôt, doucement, comme un conte aux figures tragiques qui attendent inéluctablement ce qui doit être, sur les airs envoûtants, presqu’inquiétants, du sublime L’adorer de Daho. Une chanson qui s’accorde à merveille à la splendeur mortifère de ce film incompris et trop longtemps mésestimé.