Le documentaire débute par le plan d’introduction du "Miroir" d’Andreï Tarkovski. On y voit une femme de dos qui attend. Elle est assise et regarde l’horizon : une prairie en Russie. La caméra filme le chignon de la femme. Ce plan rend hommage au célèbre plan de "Sueurs Froides" d’Alfred Hitchcock, qui montre une femme de dos regardant un tableau. Il a été repris par Chris Marker lui-même dans "Le Jetée". Trois réalisateurs mythiques, trois univers, mais un unique plan-somme initiant une réflexion commune sur l’image et la mémoire.

"La Jetée" évoque l’histoire d’un homme à l'agonie hanté par le souvenir d’une image. "Une journée d’Andreï Arsenevitch", également réalisé par Chris Marker, poursuit cette réflexion. Il filme un Tarkovski sur son lit de mort à qui l’on montre le montage final de son dernier film intitulé "Le Sacrifice". Une fois le film passé, Chris Marker, en off, s’interroge : « Que pense alors Tarkovski ? Se rappelle-t-il qu’il s’agit bien là de son septième et dernier film, comme ce prophète le lui avait prédit il y a bien longtemps ? ».

En ayant ces quelques éléments en tête, le documentaire, par ailleurs passionnant, dépasse sa simple dimension pédagogique et invite le spectateur à envisager le cinéma comme un moyen de réfléchir l’existence.

"Une journée d’Andreï Arsenevitch" est la preuve que ce qui est présenté dans « La Jetée » n’est pas de la science-fiction. Chris Marker y re-présente l’histoire d’un homme au crépuscule de sa vie et dont l’existence tout entière ressurgit à travers un montage d’images choisies. En ce sens, le prologue, qui montrent le fils de Tarkovski découvrant son père, et l'épilogue, qui montre le père découvrant son dernier film, constituent un troublant miroir rappelant la structure de "La Jetée".

Au milieu de ces deux moments coule une rivière d’images racontant l’œuvre de Tarkovski. En évitant le piège de la chronologie ou de l’exhaustivité, cette partie centrale du documentaire évoque quelques clés qui permettent de mieux comprendre les films du réalisateur russe. Comme Chris Marker, ce dernier prenait grand soin de filmer les images fixes (le plus souvent religieuses). A l’inverse d’un certain cinéma américain, il cadrait la terre, souvent boueuse, depuis le ciel. Enfin (mais entre mille autres ambitions), il prenait grand soin de capter les temps les plus longs à travers de prodigieux plans-séquence mêlant les quatre éléments. C'est ainsi que sont très clairement intriquées les intentions cinématographiques de Chris Marker et Andreï Tarkovski.

Dans ce documentaire, on découvre enfin Andreï Tarkovski dans toute son humanité : plein d’humour et de malice, à mille lieues d’un Robert Bresson qui lui était pourtant si proche. Malgré les innombrables épreuves, il aura consacré son existence à imprimer la mémoire du cinéma et de bon nombre de spectateurs.

Pour poursuivre la réflexion, vous pouvez lire mes critiques de "La Jetée" et de "Rebecca".

Beebop
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le 18 mars 2023

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