C'est le cinquième film de Terence Malick que je regarde … Lorsque j'avais rédigé ma critique pour "les moissons du ciel" j'avais été beaucoup moins enthousiaste que la plupart. Et tous les films ont peu ou prou cette "touche Malick" reconnaissable entre toutes. J'avais alors écrit pour 'les moissons du ciel", sûrement exagérément : "c'est l'histoire qui illustre les images"

C'en est au point qu'il a fallu me faire un peu violence pour acheter le DVD de "une vie cachée" en me disant que l'histoire de ce Franz Jägerstätter qui fut un "objecteur de conscience" eu Autriche pendant la période nazie, pouvait présenter un certain intérêt. Alors, allons-y donc pour un tout petit peu moins de trois heures.

Les trente premières minutes sont un régal pour les yeux car Terence Malick dispose d'un véritable don pour poser sa caméra ou la bouger dans de longs travellings (ou autres opérations) pour mettre en valeur un paysage sublime comme ces Alpes autrichiennes, pour faire ressortir la beauté d'un bout de prairie, une cascade ou un clocher dans un ciel tourmenté. Mais mieux, c'est aussi un régal de voir ce jeune couple, Frantz et Fani, heureux au milieu de leurs trois enfants et d'un village où tout le monde se connait. Un véritable paradis sur terre où les saisons se succèdent bien paisiblement. Sauf que les premières images du film semblent bien montrer qu'au même moment, tout n'est pas aussi bucolique. Sauf qu'au bout des trente premières minutes, le film bascule (lentement, on est chez Malick …) vers autre chose.

Notre Franz Jägerstätter décide que sa foi lui interdit de mentir et donc de prêter allégeance au régime nazi qu'il considère comme malfaisant. Son refus le conduira dans une logique infernale dont il ne sortira pas.

Soyons bien clairs. La mise en scène de Malick ne me pose pas de problème sinon pour noter l'extrême lenteur des différentes actions. Je pense d'ailleurs que le film aurait pu être plus court. En effet, j'ai quelques doutes sur la mansuétude des nazis à cette époque pour faire durer les choses concernant quelqu'un qu'ils devaient considérer comme un traitre voire un fou.

Comme dans d'autres films de Malick, l'image semble se suffire à elle-même car les personnages sont le plus souvent muets ou peu bavards. Une voix off exprime certaines pensées, surtout dans la deuxième partie où la voix off se substitue à la lecture des lettres. C'est quelque chose que j'ai bien apprécié car ça donne de la profondeur aux images et à la relation entre Fani et Frantz.

Quelque chose qui m'a bien plus gêné, c'est que la langue parlée par les personnages "bien " est l'anglais (le français dans la VF). Par contre l'allemand est réservé aux éructations des nazis ou affidés et n'est même pas sous-titré. Je comprends l'idée mais n'adhère pas vraiment. Je n'aime pas qu'on associe la belle langue allemande, celle de Goethe, aux nazis.

D'un point de vue casting, seul le jeu de l'actrice qui joue le rôle de Fani m'a vraiment impressionné. C'est d'ailleurs le seul personnage qui possède un vrai capital d'empathie, d'autant que la caméra de Malick fait, heureusement, dans la pudeur et la retenue. Il s'agit de Valerie Pachner qui est très convaincante dans son jeu où l'amour est aussi de la souffrance .

Au-delà de toutes ces belles considérations, je dois avouer que je n'adhère pas au sens profond du film, enfin à ce vers quoi Malick nous entraine. Je n'adhère pas au personnage de Frantz et encore moins à ce qu'il a fait. Son action me parait insensée. Enfin, je m'explique, elle est insensée parce qu'il mettait, dans le même mouvement, en danger sa femme et ses trois filles. S'il avait été seul, ce n'était qu'un problème de responsabilité individuelle. Mais là, je pense qu'il n'avait pas le droit. La vie se charge bien assez vite de détruire sans qu'on ait besoin de l'aider.

Même l'Église (pauvre de moi, qu'il me faille reconnaître ça !), certes un peu compromise aussi, a tenté de le dissuader de cette folie, en plus inutile et surtout contre-productive. Même le vieux juge (interprété par un méconnaissable Bruno Ganz) lui a tendu une perche qu'il a refusé de saisir. Son action s'apparente, pour moi, à un suicide (que je crois interdit par l'Église …) même s'il est réalisé par autrui alors qu'à plusieurs reprises, on lui propose une porte de sortie utile et honorable (ce qui me semble d'ailleurs assez incroyable étant donné le contexte).

Je voudrais terminer par cette citation tirée d'un roman de George Eliot (dont je ne connais pas du tout le contexte) qui conclut le film de Malick. Cette phrase a l'avantage de justifier le titre.

Si les choses ne vont pas aussi mal pour vous et pour moi qu'elles eussent pu aller, remercions-en pour une grande part ceux qui vécurent fidèlement une vie cachée

C'est perturbant et surtout discutable. Et puis, parlons-nous vraiment dans le film d'une vie cachée ?


JeanG55
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le 31 janv. 2024

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JeanG55

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