Franz vit dans les montagnes autrichiennes, avec sa femme et ses filles. Il y mène une vie simple, en accord avec la nature (une vie malickienne, pourrait-on dire). Une vie qui, déjà, est un peu séparée des autres. Certes, il s’entend bien avec les autres habituants du village, mais il en vit éloigné quand même, isolé. La situation géographique de la maison familiale est déjà, en soi, significative : seule, sur une hauteur, dans un paysage totalement ouvert sur les montagnes, les champs, le ciel, avec l’église constamment en ligne de mire; mais la maison semble aussi être constamment en équilibre précaire sur une crête, comme constamment menacée de tomber, de chuter.

Evidemment que la maison est comme Franz.


En pleine tourmente, Franz se rend chez l’évêque. Pur justifier son choix de ne pas se rallier au nazisme, il évoque le libre arbitre. Pour ne pas se mouiller, l’évêque répond que les chrétiens devraient se soumettre à l’autorité politique.

Franz va alors connaître la difficulté d’application de cette théorie du libre arbitre. Car le libre arbitre, ce n’est pas faire comme on veut, c’est se plier à une loi morale que l’on croit supérieure à la loi citoyenne. En gros, Franz va traverser le syndrome d’Antigone : refuser, au prix de sa vie, de se conformer à des lois humaines que l’on considère comme injustes.

Ce refus, c’est finalement là que ce situe la liberté. Mais cette liberté a un prix.

Être libre, c’est assumer les responsabilités de ses choix. Alors que son refus de prêter allégeance au Führer peut lui coûter la vie, Franz continue quand même dans cette voie et en accepte les conséquences, aussi douloureuses soient-elles.

Souvent, ces conséquences sont partagées par d’autres. Fani, la femme de Franz, qui n’avait rien demandé, se retrouve mise au ban du village à cause du refus de son mari. Ce qui signifie que la vie va devenir extrêmement difficile, plus personne ne l’aidera dans les travaux des champs

Car cette prise de décision solitaire, libre de toute influence autre que sa propre boussole morale, est forcément mal perçue par le reste de la société. Le libre arbitre, le choix d’Antigone, c’est l’individu avec ses propres valeurs contre la société. C’est souvent perçu comme étant égoïste. On accuse la personne de ne penser qu’à elle, d’abandonner les autres, de trahir son camp, son village, ses voisins. Une position qui, dans la situation particulière de ce début d’années 40, va inciter le maire et les autres habitants du village à isoler le « traître » et sa famille, et même à l’attaquer.


Un des arguments opposés à Franz est assez significatif. On lui dit, à plusieurs reprises : « ce que tu fais n’auras aucune influence, personne n’en entendra parler », sous-entendu « tu te sacrifies pour rien ».

Croire que Franz fait cela pour servir d’exemple et instituer une rébellion généralisée, c’est passer à côté de son acte. L’absence de soumission de Franz est un acte personnel et unique, jamais il ne cherche à l’imposer aux autres, jamais il ne le professe, ni même n’en fait une doctrine. C’est un acte de morale totalement individuel, sans lequel Franz aurait l’impression de se renier lui-même.

Et malgré cela, la citation finale nous montre que c’est justement par ces actes de morale, aussi personnels et « cachés » qu’ils puissent être, que l’humanité se sauve. Comme la bougie dans Nostalgie, de Tarkovski, on sent que l’acte isolé de Franz sauve l’humanité tout entière.

(Au sujet de Tarkovski, suis-je le seul à avoir vu une allusion à Andreï Roublev dans ce film, en particulier avec une scène où un peintre décore une église ?)


Il est d’ailleurs intéressant de constater comment la société autrefois calme et tranquille s’enfonce dans la violence. C’est finalement cela que permet le fascisme, et l’extrême-droite en règle générale : donner un cadre dans lequel la violence, qu’elle soit verbale ou en geste, dans les discours ou les actions, peut se déchaîner. Face aux discours du maire, qui accuse les immigrés de tout ce qui ne va pas en Autriche, et alors qu’il n’y a pas un seul immigré dans ce village, Franz comprend que le mal a gangréné son village.

Là aussi, comme toujours chez Malick, la réalisation vient en soutien aux propos. Le village semble ainsi coupé en deux zones, la maison de Franz, lumineuse, en pleine nature, sur une hauteur, filmée dans une contre-plongée où le ciel inonde l’écran, et le village lui-même, sombre, resserré, où l’horizon est constamment bouché, sans aucune perspective d’accéder au ciel.


Car l’enjeu majeur est bien entendu ici. Accéder au ciel. Accéder à celle lumière divine qui va illuminer les personnages.

Franz va passer de la pleine lumière à l’enfermement. Le mouvement est d’ailleurs paradoxal : le corps sera enfermé, mais l’esprit restera libre. Ainsi, quand son avocat lui annonce que signer un papier d’allégeance au Führer suffira à le rendre libre, Franz répond :

« Mais je suis libre ».

La persistance à suivre sa seule boussole morale, et rien d’autre, quelle que soit l’adversité face à lui, suffit à rendre Franz libre, et ce quoi qu’il puisse lui arriver. Une liberté qui, au choix, n’est pas comprise ou, si elle l’est, n’est pas acceptée car trop dangereuse, trop incisive. Il est intéressant de voir ce juge (Bruno Ganz dans un de ses derniers rôles) ébranlé par les propos et la position morale de Franz, mais incapable de la suivre, peut-être par peur des conséquences, par peur de perdre son statut social avantageux, etc.

L’enfermement n’est donc pas un éloignement par rapport à Dieu, contrairement à ce que pense le prisonnier qui affirme que Dieu a abandonné les prisonniers.

« Quand on abandonne l’idée de survivre à tout prix, une lumière nouvelle nous inonde »

Même si les murailles de la forteresse coupe les perspectives et sépare d’avec la nature, même si les plafonds font obstacle entre Franz et le ciel, on voit malgré tout la lumière passer par le moindre interstice. Une lumière plus faible, mais incontestablement présente. Et les prières présentées en voix off nous rappellent bien que Franz n’est pas coupé de la divinité, même au fond de son cachot.


Avec Une Vie cachée, Malick nous offre peut-être son film le plus bouleversant. A la maestria technique habituelle au cinéaste se superpose un extraordinaire flot d’émotions. Le récit laisse de côté la narration classique et privilégie une plongée dans les sentiments des personnages. Le style du cinéaste est ici parfaitement abouti. Et le casting est impeccable. Un immense film.

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le 18 mars 2026

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