Une bataille rangée a eu lieu sur un bateau amarré dans le port californien de San Pedro,près de Los Angeles.Le bâtiment a cramé et la police n'a retrouvé que deux survivants,un marin hongrois très très brûlé et Verbal Kint,un petit truand boîteux qui traînait dans le coin.Pendant que l'agent fédéral Jack Baer,et non Bauer,tente d'interroger à l'hôpital le "hongrois pas qu'il va s'en tirer",l'officier Kujan s'occupe d'auditionner Kint au commissariat,lequel lui raconte une curieuse histoire qui a commencé quelques semaines plus tôt,quand Verbal et quatre autres gangsters ont été arrêtés à New York et soumis à un retapissage dans le cadre d'une enquête sur le braquage d'un transport d'armes,ceci aboutissant à un complot qui serait ourdi par Keyser Söze,un mythique criminel turc dont on ne sait même pas s'il existe réellement car personne ne l'a jamais vu.Pour son deuxième long-métrage,le réalisateur Bryan Singer,qui coproduit avec sa société Bad Hat Harry Productions,a scotché tout le monde et accouché d'un classique instantané du thriller.Sa maîtrise formelle et narrative s'avère impressionnante et il parvient à tisser les fils d'une intrigue complexe et vicieuse avec une incontestable maestria.Son sens du tempo,de la géométrie de l'espace et de la direction d'acteurs permet de conserver tout au long du film une atmosphère tendue et captivante,dopée à la violence malsaine et cynique,et aux rebondissements continuels.Bien sûr,comme tous les films à twist final époustouflant,l'oeuvre se révèle bien supérieure à la première vision.Toutefois,même si on connait le fin mot de l'histoire,ça se laisse revoir avec un immense plaisir.Ce scénario si habile est dû à un auteur débutant qui fera du chemin,un certain Christopher McQuarrie,désormais à la tête de la franchise "Mission:Impossible",dont il a écrit et réalisé les quatre derniers épisodes entre 2015 et 2025.Son script est brillant,original,inventif et mystérieux,plongeant le spectateur dans l'expectative du début à la fin.Certes,avec du recul,on distingue des trucs qui clochent,des incohérences qui égarent le public et des éléments peu crédibles.Par exemple,pourquoi le coupable,qui ne manque pas de moyens,a-t-il monté une usine à gaz aussi compliquée et aléatoire alors qu'il aurait pu commanditer une opération commando beaucoup plus simple et sûre?Et comment peut-il,lors de l'attaque du navire,être à plusieurs endroits en même temps et vêtu différemment?Quant à l'identité de Keyser,elle est au fond très logique et devinable,c'est forcément celui qui n'aurait pas dû être là à la séance d'identification,et celui qui est le seul survivant.Mais bon,on est emporté par la virtuosité du récit et on suspend son incrédulité.Au-delà de l'exercice de style,on discerne une thématique chère à Singer,celle du personnage diabolique,qui pourrait même être le Diable en personne.Söze est tellement puissant et insaisissable qu'il revêt une dimension quasiment surnaturelle,et les incarnations du Mal absolu abondent dans les films du cinéaste.On pense notamment au producteur télé s'ingéniant à monter les habitants d'une ville les uns contre les autres,à la manière du "Bazaar" de Stephen King, dans son premier film,"Ennemi public",ou de l'ex nazi corrupteur d'adolescent dans "Un élève doué",des nazis encore présents dans "X-Men" ou "Walkyrie".Une obsession qu'on pourrait croire due à la judéité de Singer,mais à la lumière de son parcours judiciaire on se demande s'il n'évoque pas en réalité le démon qui est en lui,parce que le mec se traîne un sacré paquet d'accusations de viols homosexuels.Bien protégé par son statut de people,il n'a jamais été condamné,mais il a fini par acquérir une très sale réputation,au point qu'il n'a plus tourné depuis 2018 et "American Rhapsody",qu'il n'a même pas pu finir vu qu'il a été viré et remplacé.Un troisième homme occupe un rôle crucial dans la réussite de "Usual suspects",le musicien et monteur John Ottman.Ami de jeunesse de Singer,il est plutôt connu tristement pour avoir en 2000 réalisé un unique long-métrage,"Urban Legend 2",clairement pas le chef-d'oeuvre du 21ème siècle naissant,mais ce qui est amusant est que Keyser Söze est une sorte de légende urbaine.Toujours est-il que sa musique pulsante renforce l'ambiance délétère de cette horrible histoire,tandis que son montage au cordeau s'avère capital dans l'implacable solidité du récit.Une exceptionnelle bande d'acteurs,pas encore très connus pour la plupart,anime ce polar haute tension.Les gangsters manipulés sont incarnés par Stephen Baldwin,épatant en tête brûlée incontrôlable,Gabriel Byrne,impérial en caïd repenti,Kevin Pollak,parfait en petit malin dur à cuire,Benicio del Toro,charismatique en individualiste insouciant,et Kevin Spacey qui s'imposait ici de façon bluffante en handicapé équivoque,un personnage qui lui vaudra l'Oscar du meilleur second rôle.Chazz Palminteri assure en agent des douanes aveuglé par sa haine pour Keaton,ancien flic passé du mauvais côté de la barrière.Pete Postlethwaite,avec sa gueule à faire peur,est terrifiant en avocat menaçant,et la jolie rousse Suzy Amis est très bien en amoureuse d'un truand qu'elle remet dans le droit chemin.Il y a aussi Giancarlo Esposito en agent du FBI tenace,Dan Hedaya en policier qui prête son bureau,et dans des petits emplois le réalisateur Paul Bartel en trafiquant de bijoux,le futur agent Coulson des Marvel Clark Gregg en médecin,ou Michelle Clunie,l'ex de Singer qui lui a donné un enfant par GPA en 2015,en dessinatrice de portrait-robot.Plus l'immense Peter Greene,le flic violeur de "Pulp fiction",bizarrement non crédité au générique,qui crève l'écran en receleur flamboyant.Notes et critiques de films de Bryan Singer publiées précédemment:"Bohemian Rhapsody"-7,"X-Men:Apocalypse"-3,"Jack le chasseur de géants"-6.Moyenne:6,5.