Vicky Donor part d’un sujet qui, dans 95 % des cas, aurait donné une comédie lourde : le don de sperme dans une société où la fertilité masculine reste un tabou énorme. Ce qui surprend immédiatement, c’est la manière dont Shoojit Sircar contourne l’écueil et transforme ce point de départ en un film intelligent, tendre et remarquablement bien observé. Derrière les gags, il y a une vraie réflexion sur ce que signifie être “homme”, “père”, ou même “fils” dans l’Inde contemporaine.
Ayushmann Khurrana fait ici des débuts impressionnants. Il arrive avec un charme naturel qui ne cherche jamais à forcer la comédie : il joue Vicky comme on jouerait un type du quotidien, légèrement frimeur, un peu perdu, mais fondamentalement bon. Cette sincérité permet au film de rester crédible même dans ses situations les plus farfelues. Et quand le ton se fait plus émotionnel, il bascule sans effort dans quelque chose de plus vulnérable. Un lancement de carrière presque idéal.
En face, Yami Gautam est la véritable révélation du film. Pour un premier rôle sur grand écran, elle offre une présence incroyable : douce sans être fade, élégante sans prétention, elle donne à son personnage un réalisme lumineux qui équilibre parfaitement l’énergie d’Ayushmann. Leur alchimie fonctionne précisément parce qu’elle n’est jamais surjouée : leurs scènes ensemble respirent la simplicité et la chaleur. Elle apporte au film cette touche de grâce qui transforme une comédie agréable en une œuvre profondément attachante.
Et il faut absolument parler de Dolly Ahluwalia, splendide en mère de Vicky. Elle réussit l’exploit d’être drôle, excessive, parfois même chaotique, tout en restant profondément humaine. Son duo avec Kamlesh Gill — entre chamailleries, petites douceurs et whisky — donne naissance à certaines des scènes les plus mémorables du film. Elles incarnent cette Inde quotidienne, bruyante mais pleine d’amour, que trop peu de films savent représenter sans caricature.
Là où Vicky Donor s’impose réellement, c’est dans sa capacité à mêler humour, émotion et chronique sociale sans jamais trahir son ton. Shoojit Sircar ne ridiculise jamais son sujet. Au contraire, il s’en sert pour ouvrir des portes : comment on parle de sexualité en famille ? comment on gère l’infertilité ? que représente la virilité aujourd’hui ? Le film aborde tout cela sans faire de discours, en passant simplement par les personnages, leur langage, leur quotidien. C’est cette pudeur — presque rare dans le cinéma populaire hindi — qui crée un attachement si durable.
Bien sûr, tout n’est pas parfait. Certains gags sont faciles, quelques passages suivent la recette classique de la comédie romantique, et la fin arrondit tous les conflits de manière un peu plus sucrée qu’elle ne le devrait. Mais à aucun moment le film ne perd sa sincérité, ni son intelligence.
Au final, Vicky Donor reste une des plus belles réussites “modestes” de Bollywood dans les années 2010 : un film drôle, humain, finement écrit, porté par un trio d’acteurs qui lui donnent une âme. Une œuvre qui n’a pas besoin de grand spectacle pour toucher juste — et qui, plus de dix ans après, conserve la même fraîcheur.