Totone livre son premier fromage à sa copine, Louise Courvoisier son premier film au public. Tous deux comme il faut le faire: avec tendresse et respect.


Vingt Dieux est, à mes yeux de citadin, un film assez original. Pas particulièrement dans son exécution, très académique (et maîtrisée), mais par son sujet. On en voit des films sur les paysans dans le cinéma français. Par contre sur le fils du fromagiste alcoolique des tréfonds du Jura, un peu moins. Et... c'est réussi !


Totone, un adolescent aussi paumé au fond de sa cambrousse que dans sa vie, enchaîne les litrons au bar, marchant dans les traces de son père. Du moins au niveau des canons dans le nez, parce que pour ce qui est de travailler, c'est une autre paire de manches. Comme ses amis, comme beaucoup de jeunes de cet âge, il souhaite vivre dans le présent, semblant refuser totalement de se projeter dans l'avenir. Et bien, il va être servi. Son père se tue au volant en rentrant de soirée, plantant la voiture dans lequel son fils l'a poussé dans un arbre. A lui désormais d'assumer la responsabilité, de la maison, du chaudron à fromage familial et surtout de sa petite soeur.


Si le film s'ouvrait déjà de fort belle manière, avec un premier plan séquence qu'on imagine sacrément bourbier à mettre en place. (La première scène est particulièrement réussite, à la fois drôle et plantant parfaitement décors et personnage principal). C'est après son incident déclencheur que le film prend tout son intérêt.


Parce que beaucoup de films auraient fait du deuil, de la culpabilité de Totone le sujet du long-métrage. Ici ce n'est jamais le cas. Louise Courvoisier ne perd pas de vue son objectif principal: filmer des gens, dans leur milieu, dans leur vie. J'ai cru comprendre que les acteurs du film n'en étaient pas, qu'ils avaient été repérés dans des situations proches de celle de l'histoire. Cette décision de casting me semble tout à fait cohérente. Une nouvelle fois, ça fonctionne, jamais je ne me suis posé la question du jeu des comédiens dans le film.


Ce qui est complexe à filmer de tels personnages, c'est que même s'ils sont certainement tirés de la réalité, beaucoup de choses pourraient paraître un peu grosses, forcées. Pourtant... ça marche. Si on a parfois franchement envie de rigoler devant certaines situations (notamment l'incroyable "tu sens la vache"), on le fait avec les personnages, pas à leur détriment. Alors oui, je savais même pas qu'un concours de tonneaux existait, mais dans l'univers du film, rien de choquant à ça. D'autant plus qu'on ne voit pas ça tous les jours au cinéma.


Si niveau réalisation, il est assez fonctionnel, en dehors de quelques plans paysages d'ambiance plutôt bienvenu, Vingt Dieux se paye surtout le luxe d'être foutrement bien écrit. Pourtant le film est relativement silencieux. Totone ne parle pas beaucoup, Marie-Lise et les autres personnages, pas bien plus. Tout passe par l'image, parfois même assez subtilement. On se laisse prendre par l'ambiance champêtre du film et les péripéties de son héros. Pour moi, un bon scénario, c'est quand on comprend toujours les "parce que".

Totone picole parce que c'est ce qu'on fait dans le coin.

Il fait des conneries parce qu'il picole.

Il galère dans son taff parce que ses conneries lui retombent dessus.

Il fait des conneries parce qu'il doit rattraper ses conneries.

....


On pourrait peut-être déplorer dans certaines scènes une tendance à légèrement trop tirer sur la corde du silence. (La relation avec Marie-Lise doit se résumer à 20 phrases à tout péter dans le film). C'est pas forcément ce que je préfère, mais c'est le style du film et il l'assume jusqu'au bout.


Un bout, une fin où d'ailleurs pas grand chose n'est accompli. On sent que Totone a grandit, pris un peu de jugeote par la force de la situation et de ses choix. Il n'est pourtant pas tiré d'affaire et c'est peut-être là un des seuls points noirs du film. Pourtant celui-ci réussit son objectif premier. J'ai été dans le Jura à côté de Totone. J'ai eu peur pour lui, envie qu'il s'en sorte, envie que ça s'arrange, qu'il prouve qu'il est capable de grandir lui qui ne le voulait pas.


En espérant sincèrement que Louise Courboisier et son équipe puisse faire un second film. Je serai là pour le voir.


Par contre voir autant de compté et si peu de hobbits, c'est honteux vingt dieux !

Sihtam
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le 12 juin 2025

Critique lue 11 fois

Sihtam

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