Vivre sa vie, c’est le tableau de Nana, une jeune femme seule à Paris. Prise dans le tumulte de son quotidien : une rupture, un dépôt de plainte, une éviction d’appartement, elle se résout à se prostituer.
Film en 12 chapitres, à l'image d’une biographie, cette histoire est un témoignage, un souvenir de la vie d’une femme, d’une pute parmi tant d’autres.
La caméra montre les choses comme elles le sont, sans artifices, sans niaiseries. La vie est dure mais elle n'en demeure pas moins belle et même dans le morne quotidien d’une prostituée, on y trouve de la grâce, de la délicatesse.
Anna Karina est d’une beauté présomptueuse, presque insolente, on tombe immédiatement amoureux de ces yeux perçants, de cette coupe garçonne ainsi que de cette désinvolture presque théâtrale.
C’est un personnage qui dépeint une sensibilité ainsi qu’une mélancolie féminine très réaliste.
Un portrait de femme d’une grande justesse, que ce soit dans son amour des situations, de l’instant présent, des initiatives ou de l’inattendu, elle reste cependant lucide face aux tristes conséquences que cela peut susciter :
“Je suis malheureuse, je suis responsable, je fume une cigarette, je suis responsable, je ferme les yeux, je suis responsable”.
Nana est persuadée du fait qu’on à toujours le choix, que notre vie dépend entièrement de nous et que chacune de nos actions ont une incidence directe sur celle-ci. C’est un point de vue qui part du principe que nous sommes le centre de notre propre monde, et c’est notamment ce qui alourdit le drame de ce film.
Une douce évanescence s’en dégage, Godard nous immisce dans un court passage de la vie de Nana, où l’on découvre son rapport aux hommes, à l’argent, à la débrouille ainsi qu'à l'introspection. Mais on y découvre également son besoin de trouver sa place quelque part, que ce soit dans le milieu du théâtre, du cinéma, de la photo ou encore dans le cœur de quelqu’un.
L'amour ici semble être une échappatoire, une façon de se faire comprendre sans être trahi par l'imperfection de nos propos. La “peur de ne pas trouver le mot juste” se forme et le mensonge, l'erreur, surgit.
Par ailleurs, en se sentant obligé de mentir on exprime une certaine vérité quant à nos sentiments; il y a une certaine authenticité dans l’incapacité de dire ce que l’on pense ou ce que l'on souhaite.
Les plans sont magnifiques et pleins de poésie, je pense notamment à celui où assise sur une banquette de café, Nana se fond dans une toile représentant les Champs-Élysées.
Elle est visuellement captive de la grande ville dans un très joli trompe-l’œil.
Finalement, dans ce film, le personnage secondaire c’est Paris, tout aussi taciturne et séduisante que son innocente captive, ils se confondent dans une mise en scène plongée dans un noir et blanc absolu qui plus qu'un simple choix artistique, est ici, une évidence dans l'efflorescence de cette histoire, intimement mélancolique.
La scène au cinéma en compagnie d'un quelconque rencard, où elle se confronte à la Jeanne d'Arc de Dreyer est très touchante.
Il y a un premier plan large, plutôt banal sur le côté de la salle, les séquences du film s'enchaînent puis, subitement un plan fixe sur le visage de Nana surgit, bouleversée par le destin tragique de l'héroïne, dans un silence complet, elle pleure.
Une femme qui pleure, ça me noue le ventre, ça provoque de l'empathie, de l'incompréhension, de la mélancolie et aussi un certain malaise.
Il y a quelque chose de très touchant dans cette habilité à laisser libre cours à ses émotions les plus capricieuses, les plus ingénues. Et c'est peut-être justement cette attendrissante sincérité qui m'émeut autant, attisant une tacite sensibilité qui se débat pour le rester.
C'est sûrement très subjectif mais ce passage est à mon sens une pure réussite notamment par le biais d'une habile mise en abyme qui nous prédispose à être au plus proche du personnage pour le reste du visionnage.
Plus tard dans le film, la conversation avec ce vieil homme au bistrot est également un passage très réussi dans sa justesse et dans sa profondeur. La parole et le silence seraient deux façons différentes mais complémentaires d’exister.
On arrive à se faire comprendre lorsque l’on a, par le passé, réussi à se soustraire à la vie parlée. Un certain détachement de notre existence est essentiel pour envisager un retour au monde qui nous entoure.
“On arrive à bien parler quand on a renoncé à la vie pendant un certain temps”
Dans un dénouement funeste, Nana s'éteint et Jean-Luc Godard parfait cette petite gemme de la Nouvelle Vague, film qui rend hommage à son actrice fétiche, Vivre sa vie détient un éclat qui n'aura pas manqué de m'éblouir.