Voyage dans le temps, les rêves, et la maladie

Attention au lecteur averti, j'utilise des éléments du récit, je vous conseille par conséquent de voir le film en question avant de vous jeter sur ma critique. Bonne lecture !

Avant de traiter amplement du long-métrage Vortex, il me semble nécessaire de revenir vers la filmographie d’un réalisateur qui joue autant avec les technologies du médium cinématographique que des limites de la représentation. Gaspar Noé est un réalisateur où chacun de ses films semble se détacher des précédents tout en ayant un port d’attache que ce soit du point de vue esthétique, des moyens mis à disposition dans la production, ou encore des thématiques qui reviennent. Les réactions que généralement procurent ses long-métrages, sont souvent l’image collective d’un public, pouvant être rebuté pour rencontrer le cinéma de Gaspar Noé que je considère à titre personnel comme un auteur avec un univers reconnaissable et avec une intention atmosphérique presque palpable. Or nous allons voir que Vortex est la continuité logique d’un réalisateur, tout en démontrant un basculement dans l’écriture et de la mise en scène. En effet, le réalisateur propose une écriture qui s’écarte de ses précédents films, puisque leur intensité et leur violence venaient essentiellement par la mise en scène de la voix off de Seul contre tous jusqu’aux multiples plans séquences de Climax, où les histoires étaient spécifiques, faisant appel à des événements que peu d’individus ont vécu et leur faisant vivre cela. Tandis que chez Vortex qui montre l’inventivité de Gaspar Noé capable de ne montrer aucune violence graphique, mais une ambivalence dans ce que nous percevons. Ces images possèdent un sens par rapport aux thématiques principales qu’est la dégénérescence, la vieillesse, et la mort qui sont trois thèmes que la majorité du spectateur a déjà vécu. Ainsi, si la tendance de penser Gaspar Noé comme un réalisateur sadique cachait en réalité une écriture symbolique avec la quête du retour du paradis perdu et de l’humanité qui est dégénérescente à cause d’un mal intérieur. Le réalisateur nous démontre sa capacité à rendre compte d’une expérience esthétique qui se ressent, tout en transformant ses thèmes et sa mise en scène pour aller vers un sujet universel.

Dans un premier temps, Gaspar Noé traite toujours du thème du passage entre le paradis et l’enfer, et de la manière dont les gestes des êtres humains engendrent leur décrépitude. Mais à la différence de Irréversible ou de Climax où le mal est l’être humain, Vortex montre un mal impossible à endiguer. La maison de ce couple est un paradis, abritant leurs souvenirs comme l’insiste le protagoniste qui refuse une solution à leur problème. Le travail du décor, si au premier abord sert seulement à montrer le poids de l’âge par l’accumulation d'ouvrages, permet aussi de rendre l’ambiance anxiogène par le fait de rendre irreconnaissable la maison dans le sentiment des personnages, troublant leur point de repère. Que ce soit la présence d’une chambre d’enfant que le personnage féminin prend peur, ou encore la salle de bain qui symbolise l’intimité et qui est ici par l’accumulation de la vapeur d’eau chaude, sa perte de visibilité. La maison, qui est le lieu de protection, devient un enfer pour les personnages. Tout comme pour ses précédents films, le paradis est retrouvé par la mort de ses personnages, mais Gaspar Noé donne non pas un repos pour les spectateurs en leur annonçant que l’enfer est terminé, mais plutôt une angoisse dans nos sentiments intérieurs par rapport au futur, constatant que notre maison prochaine est le cimetière. Or le coup le plus fort est donné par l’enfant qui symbolise l’innocence et la naïveté, et qui va nous donner un constat amère (“Ils ont déménagé”.) Ici l’enfant reçoit une leçon à l’adulte qui a pu retourner en enfance le temps d’un instant, comme le souligne la scène de l’hôpital s’allongeant sur les genoux de sa mère, et qui lui répond “Mais ce sont les vivants qui ont des maisons”. Chaque film de Gaspar Noé pourrait se découper sous l’angle d’une longue chute jusqu’à un basculement, un retour au calme. Les derniers plans sont certes un retour au calme, mais ils montrent aussi notre court passage et que ce que nous laissons derrière nous est éphémère et matériel, n’ayant plus de sens.

En effet, Gaspar Noé possède un rapport au temps tant en faisant revenir les êtres humains à un stade primitif ou à un stade de l’innocence, à un temps où le mal ou le péché n’a pas encore frappé. Si dans ces précédentes productions Gaspar Noé ne réussissait pas à fédérer l’ensemble des spectateurs, certains lui reprochant une écriture faussement intellectuelle pour à la place mettre une violence de plus en plus crue. Avec Vortex, le réalisateur démontre que ses thématiques et sa façon de réaliser étaient travaillées, annonçant par des dialogues quelconques ce que nous allons traverser pour offrir des clés de lecture sans avoir la réponse. Les précédents films abordent un événement que la plupart des spectateurs n’avaient jamais ressenti, et cette émotion est inconnue, pouvant soit fédérer soit décontenancer. Il propose une œuvre intemporelle puisqu’il aborde de manière humaine et empathique, avec un style qui lui est propre, un événement de vie que nous avons traversé, que nous traversons, ou que nous allons traversés un jour. L’angoisse du temps qui passe et la peur de ne rien léguer même un souvenir, vont se matérialiser par la maladie, et non plus un mal comme dans Irréversible ou dans Climax, manifesté par un être humain, étant sans doute un élément souvent critiqué puisque le spectateur cherchait une raison à la violence qu’il devait subir durant la fiction et qui est causée par un de ses semblables. Le mal est désormais la maladie, inatteignable et imperceptible, rendant notre perception du corps ambivalente. Le traitement est fait de manière subtil, puisque le récit va se découper en deux, l’un perdant son corps, tandis que l’autre va perdre son esprit. Le réalisateur dilate le temps en une longue errance tant dans les lieux censés être réconfortants pour les protagonistes, que dans l’action du récit où nous craignons que la fin que nous connaissons d’avance, se produise. Gaspar Noé réalise ce que Deleuze théorise parfaitement au travers de l’Image-Temps, la ballade, l’errance, brisant le schème sensori-moteur par le fait qu’il n’y a pas de quête à remplir.

L’action de voir et d’entendre deviennent des éléments essentiels que Gaspar Noé par l’utilisation risquée et percutante du split screen continu, offrant autant d’histoire que l’œil humain puisse avoir le temps de s’attarder sur un cadre et non les deux en même temps. Cette façon de faire permet de mettre en avant un dialogue tandis que le spectateur s’attarde sur ce qui se passe dans l’autre cadre, mélangeant et confondant nos sens. Ainsi, il serait intéressant de voir le film sous trois angles, à la fois uniquement l’histoire du personnage masculin, puis féminin, et enfin ce que notre œil décide de se concentrer. Gaspar Noé renouvelle cette technique qui n’est plus là pour dynamiser le récit comme dans les utilisations de De Palma, ou pour un effet de style, puisqu’elle devient un élément à part entière du récit. Le cadre d’un personnage est influencé par ce qu’il vit, et la mort de l’un d’eux va amener un vide par le fait que le son de l’autre cadre est toujours présent, renforçant notre empathie et notre crainte de ne plus voir et entendre. Or à partir du décès du personnage masculin, le traitement de la lumière va effacer les points de repères du spectateur tel que la maison qui devient un enfer sur terre avec la présence des affiches. Ces affiches qui pourraient être juste présents pour faire des clins d’oeil, semblent être parfaitement choisis par le réalisateur, étant donné que les films Metropolis ou Le Testament du Dr Mabuse sont présents pour nous faire comprendre la perte de contrôle du personnage féminin, où l'inexpressivité de l’actrice va s’exprimer par le décor et les visages fantomatiques qui sont des expressions du visage qu’elle ne peut plus ressentir. Les différents visages des affiches se confondent et s’effacent par l’obscurité et les couleurs rougeâtres afin de nous faire rentrer dans l’inconnue qu’est la psychologie de cette vieille femme perdant sa conscience. Le traitement de la lumière est tellement travaillé que nous pouvons considérer Benoît Debie depuis Irréversible comme un co-réalisateur, tellement que la confiance entre lui et Noé se ressent dans l’atmosphère.

Enfin, de par l’expérience et la raison pour laquelle Gaspar Noé a voulu réaliser Vortex, abordant la vieillesse, témoignent que ce long-métrage est une sorte de testament, nous faisant explorer l’histoire du Cinéma. Nous pouvons penser à Umberto D de Vittorio De Sica qui est une référence assumée à la fois par le réalisateur et son maître à penser et acteur du film, Dario Argento, et qui aborde cette angoisse du temps, de la peur de ne rien laisser derrière lui et du doute tant de l’ancienne génération que de la nouvelle génération (Que ce soit la jeune femme apprenant qu’elle est enceinte dans le film de De Sica, ou le fils joué par Alex Lutz qui doit assumer le rôle de parent au près de son père et de sa mère). De même, l’interprétation et la présence du chien montrent la même démarche qu’est de faire tomber un vieil homme dans le stade de l’enfance. Le rapprochement des deux films pourrait être aussi la représentation de l’hôpital et des services médicaux, comme le dialogue entre le médecin et le personnage féminin interprété magnifiquement par Françoise LeBrun, la parlant comme une enfant. On pourrait parler aussi de la similarité du personnage joué par Dario Argento et le protagoniste Umberto, puisque les deux veulent prouver qu’ils sont toujours capables de vivre convenablement, ayant une fierté propre. Que ce soit la dispute entre le père et le fils où le premier affirme rester chez lui et s'occuper de tout mais sans forcément le faire, tandis que Umberto refuse de demander de l’argent dans la rue. Le traitement de la vieillesse et de la ballade pourrait aussi se rapprocher du film de Yasujiro Ozu, Voyage à Tokyo, où les figures anciennes constatent la modernisation de la société japonaise et la perte relationnelle avec leur propre futur, se retrouvant auprès de la veuve de leur fils. Noé aborde tout comme Ozu l’histoire d’une famille dispersée ou fragile, tant le fils semble perdu, au point où son propre enfant devient la figure qui réconforte. La dilatation du récit d’Ozu sert également aux spectateurs qui suivent jusqu’au bout la vie de deux vieilles personnes, abordant aussi la maladie qui annonce une crainte à venir. Cependant, si Ozu répète le cadre et la position des personnages pour mieux renforcer l’union des deux dans leur fin de vie, Noé va moderniser les thématiques d’Ozu par le biais du split screen où les personnages sont séparés par des cadres où ils peuvent échanger leur position. Ce procédé sert à montrer la fragilité de ce couple et du fait que leur fin et leurs maux vont se vivre séparément, offrant un drame plus cruel encore, notamment la mort du personnage de Dario Argento nous attriste quand on voit sa femme dormir paisiblement durant l’action. Ce rapprochement démontre que la poésie de Noé est similaire à celle d’Ozu par le fait que la balade qui mène vers nul part n’est qu’une façade, offrant un drame humain où les émotions que nous accumulons offrent un lyrisme auquel nous assistons. Pour terminer sur ce qui est de la vieillesse et du temps qui passe, nous pouvons penser à la citation surprenante et en même temps brillante, de la musique d’Ennio Morricone qui nous renvoie ici à Mon Nom est Personne réalisé par Tonino Valerii mais scénarisé par Sergio Leone, nous rappelant que celui-ci a abordé mainte fois le ravage du temps et de la peur de ses personnages, figures anciennes, de ne pas pouvoir accomplir leurs rêves. Ma pensée se tourne plutôt vers Il était une fois dans l’Ouest tant l’industriel du chemin de fer Morton, malade dont le corps n’arrive plus à suivre, et il pense à son rêve comme un enfant, qui me fait émotionnellement rapprocher à la mort du personnage masculin. Les compositions d’Ennio Morricone sont justes par le fait qu’elle nous renvoie indéniablement vers notre intérieur, et vers cette pression du temps qui est physiquement retranscrite dans ses notes.

La thématique que j’ai fait exprès de garder pour la fin, est celle du rêve, tant elle me hante dans mes pensées que dans mes écrits. Gaspar Noé insiste maintes fois sur sa définition du rêve à tel point que quatre noms en ressortent : Fritz Lang, Edgar Allan Poe, René Magritte, et Dario Argento. Pour ce qui est de Fritz Lang, la fameuse scène du Testament du Dr Mabuse où l’antagoniste prend possession d’un autre corps, ou encore Metropolis où le personnage féminin est remplacée par un robot lui ressemblant, démontrent que la thématique du corps et de l’esprit est présente dans la notion de rêve. L’esprit perd la notion de spatialisation du corps, tandis que le corps oublie son espace interne, perdant sa raison. Que ce soit la multiplication des regards par les affiches, ou la retranscription du malaise interne par l’effacement des expressions du visage par le traitement de la lumière comme lors de la séquence de la douche ou de la mort du protagoniste masculin, le rêve chez Noé va se manifester par la perte du corps chez le personnage masculin, et par la perte de l’esprit chez le personnage féminin. Cette manifestation se fera par une coupure au sein du cadre uni, nous faisant introduire dans les rêves et pensées des personnages au travers de leur quotidien qui devient de plus en plus mortifère. Le réalisateur va à l’instar de Lang distordre l’espace et le temps pour mieux nous amener vers la chute des personnages. Pour clôturer les comparaisons dans le domaine du cinéma, Dario Argento est une évidence par le fait que ses prouesses techniques et ses thématiques ont nourri le cinéma de Gaspar Noé, puisque le réalisateur italien réussit à nous transmettre la manifestation du visible et de l’invisible. Cela passe par l’apparition d’un phénomène qui n’est pas totalement décrit tant dans son apparence que dans ce qu’elle signifie, mais qui n’est pas totalement absent non plus par le fait que nous le voyons et nous le ressentons. Cette manière de procéder offre une multitude de langage et de lecture différente où ce que nous voyons peut se lire différemment en fonction de ce que les deux sons et les deux cadres vont offrir ensemble dans le cas de Vortex. Le génie de Dario Argento, que Noé a parfaitement saisi, est le fait de ne pas montrer tout de suite le trucage afin d’exploiter son effet même après que la séance de cinéma se termine. Inferno est une série d’horreur psychologique et visuelle, offrant un rêve mêlé de cauchemar par cette traversée où la réponse du récit est moins importante que l’effet qu’elle procure, et cela se produit dans Suspiria où l’atmosphère est nimbé par ce que le son procure en mysticisme. Le split screen détourne nos sens et ce que notre regard perçoit par rapport au son, et le décor et la lumière semblent ne pas appartenir à une réalité propre par le fait qu’il nous piège et nous fait perdre toutes connaissances de la maison, devenant un lieu de mystère et d’exploration pour les personnages et donc les spectateurs. Ce mystère se manifeste au départ par la présence de l’enfant dans la chambre qui effraie le personnage féminin, puisque le spectateur croit qu’il est une manifestation de son esprit, alors qu’en réalité, il est son petit-fils. Ainsi, le passé et le présent se confondent discrètement.

Sortons du domaine du cinéma pour explorer pleinement la peinture et la poésie, puisque le réalisateur cite à la fois Edgar Allan Poe, et le tableau célèbre de René Magritte soit Les Amants. Pour ce qui est de Edgar Allan Poe, la citation qui anime le film et qui est dit par Dario Argento, est “la vie est un rêve dans un rêve” qui fait sens par le fait que le mal inarrêtable rend absurde la réalité qui devient imperceptible. Pour la référence à Magritte, Noé le réalise par le décès du couple où chacun vont être recouvert d’un drap blanc effaçant leurs expressions. Ce tableau peut être interprété soit de manière funeste par le geste de se cacher lors de l’embrassade ou même l’union entre la mort et l’amour, eros et thanatos, soit du fait que le couple ne se connait pas réellement malgré la manifestation de leurs émotions. Chez Noé, la mort unit ce couple par le même geste de se recouvrir. De même, leur amour se manifeste toujours dans le film malgré le fait qu’ils ne se reconnaissent plus. Le film a su me toucher dans son lyrisme, abordant une thématique qui m’est chère, et selon moi Gaspar Noé a su au travers de ses expérimentations offrir une œuvre qui va réussir à traverser le ravage du temps et de marquer l’histoire du cinéma. Mon sentiment intérieur a su dès les premiers instants que Vortex allait faire parti de mes films de ma vie. L'utilisation de la chanson "Mon amie la rose" avec la voix de Françoise Hardy va me hanter, me morfondre et me rendre nostalgique.

CinéphileduCoin
10

Créée

le 20 juin 2022

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