Brady Corbet signe avec Vox Lux une fresque éclatée, cruel où la célébrité se confond avec le drame, où l'être et le trauma fusionnent jusqu’à l’indistinction. Il filme l’ascension et la chute comme un même mouvement. Celeste, d’abord corps fragile, marqué par la préface du récit, devient marchandise, icône vivante. À travers elle, Vox Lux dissèque le XXIe siècle, un monde où la pop culture avale la tragédie pour en faire du divertissement, où les idoles sont des reliques contemporaines, offertes en sacrifice à la foule.

Dès sa préface d’une brutalité inouïe, le film impose sa mécanique : l’Amérique transforme ses drames en spectacle, ses survivants en symboles. Celeste, brisée, compose une chanson après avoir échappé à une fusillade.

L’industrie s’en empare, sculpte sa douleur en mélodie, et fait d’elle une étoile. Le star-system apparaît ici comme une fabrique d’icônes christiques, où la souffrance n’est pas seulement sublimée, mais exploitée, mise en scène, recyclée. Celeste n’existe plus qu’en reflet d’un drame qui ne lui appartient déjà plus, happée par une machine qui exige de ses prophètes qu’ils survivent à tout, qu’ils incarnent tout, qu’ils renaissent encore et encore sous les projecteurs.

La mise en scène de Corbet épouse cette mécanique. Structuré en chapitres, porté par la voix de Willem Dafoe, Vox Lux refuse l’émotion immédiate et adopte la distance. Dans la seconde partie, Celeste, désormais superstar autodestructrice, fait face indirectement à une seconde tragédie : un attentat perpétré par des hommes portant des masques inspirés de son clip. Ce retournement ironique parachève le vertige du film. Son art, né de la douleur, a enfanté une nouvelle catastrophe. Sa musique, censée transcender le chaos, en devient un rouage.

Le final, un concert, incarne une Celeste au bord de l’implosion. Cette séquence n’est pas qu’une performance ; elle est l’aboutissement de tout le film. Celeste n’est plus une femme, mais une figure sacrificielle, un simulacre de vie. Son corps, surexposé, électrisé par la musique, appartient désormais au spectacle. La pop star devient son propre hologramme, condamnée à rejouer son récit en boucle, à renaître sous chaque lumière, à mourir dans chaque refrain.

Vox Lux ne raconte pas seulement l’histoire d’une star, mais celle d’un monde qui broie ses symboles pour en faire des produits culturels. Corbet dépeint une Amérique cannibale, qui digère ses tragédies et les ressert sous forme d’icônes. Celeste est l’incarnation de ce processus : elle ne vit plus, elle se répète, elle est devenue le miroir d’un système où la souffrance est un argument marketing, où le trauma est un carburant inépuisable.

cadreum
7
Écrit par

Créée

le 21 févr. 2025

Critique lue 53 fois

cadreum

Écrit par

Critique lue 53 fois

6

D'autres avis sur Vox Lux

Vox Lux

Vox Lux

7

Therru_babayaga

130 critiques

The Devil's Tears

Film sans aucune aura médiatique ou publicitaire découvert par hasard dans mon cinéma de quartier, "Vox Lux" a attiré mon attention sur plusieurs points. D'abord son affiche, intrigante, évoquant la...

le 10 juil. 2019

Vox Lux

Vox Lux

4

ffred

3261 critiques

Critique de Vox Lux par ffred

Cela part pourtant bien. La première partie est violente et sombre promettant quelque chose de fort. Et puis le tout s'étiole petit à petit. On se désintéresse progressivement de cette histoire et de...

le 18 nov. 2019

Vox Lux

Vox Lux

8

Frédéric_Perrinot

493 critiques

Portrait du 21e siècle

D’abord acteur, qui a notamment joué sous la direction de réalisateurs tels que Gregg Araki et Lars Von Trier, Brady Corbet passa pour la première fois derrière la caméra en 2015 avec The Childhood...

le 17 nov. 2019

Du même critique

Bugonia

Bugonia

8

cadreum

1040 critiques

Eddington

Qui est le film ? Bugonia est la transposition par Lanthimos d’un matériau coréen. Le film reprend librement la structure de Save the Green Planet! (2003) et s’en fait une réécriture en anglais. Le...

le 28 sept. 2025

The Mastermind

The Mastermind

3

cadreum

1040 critiques

Une coquille vide

Présenté en compétition à Cannes 2025, The Mastermind marque le retour de Kelly Reichardt après showing up. Avec Josh O’Connor dans le rôle central, le film se glisse dans les plis du « heist movie...

le 10 sept. 2025

Queer

Queer

8

cadreum

1040 critiques

L'obsession et le désir en exil

Luca Guadagnino s’empare de Queer avec la ferveur d’un archéologue fou, creusant dans la prose de Burroughs pour en extraire la matière brute de son roman. Il flotte sur Queer un air de mélancolie...

le 14 févr. 2025