Il y a, dans Waking Life, quelque chose de l’imposture, comme si le film cherchait davantage à imiter les états seconds qu’à s’y abandonner vraiment. Un rêve, peut-être, mais un rêve bavard, saturé, paralysé par sa propre lucidité. Linklater convoque ici l’idée de la pensée comme flux, mais il n’en retient que le tangible : des phrases, des figures, des silhouettes, des concepts en lévitation, jamais incarnés, jamais mis à l’épreuve.
Le procédé du rotoscoping, qui devrait traduire une forme de flottement sensoriel, semble ici n'être qu'un effet, comme une interface entre le film et nous, mais jamais un lien.
L’image ondule, se distord, mais je ne ressens pas. Elle joue à être instable, mais ne s’abandonne jamais. Elle ne nous invite pas à rêver, elle nous dicte l’interprétation de son rêve. L’animation devient alors un alibi plastique pour un discours qui tourne en boucle, qui s’écoute penser sans jamais consentir à se perdre.
Chaque personnage, chaque apparition, devient une surface de projection pour des idées volées à la philosophie de comptoir. Ce n’est plus de la pensée, c’est un catalogue de citations. Le film ne cherche pas à explorer une idée : il la cite, la survole, la consomme.
Tout est saturé : l’image, le son, le discours. Et face à cela, le rejet devient non seulement légitime, mais profondément signifiant. Il est une manière d’échapper à la logorrhée, de retrouver le droit au silence.
Refuser Waking Life, ce n’est pas refuser la pensée, c’est refuser cette mise en scène bavarde de la pensée comme marchandise. Ce n’est pas rejeter le rêve, c’est rejeter l’idéologie du rêve contrôlé, domestiqué, intellectualisé à mort. Là où Linklater échoue à faire naître la pensée du monde, on aimerait qu’il laisse le monde penser à sa place. Ce qu’il ne fait jamais.